‹ Mémoires de Fleury de la Comédie françaiseChapitre 89 sur 232 · CHAPITRE VII · texte numérisé non relu

CHAPITRE VII

tieux d'émigrés , de contre-révolutionnaires. Anaxagoras Chaumette prépara les fondres de ses réquisitoires , et le conseil général de la commune défendit V^mi des lois.

Mais la comminie, en prenant si vite l'initiative , avait anticipé sur la décision de la commission d'instruclion , à laquelle la Convention renvoya d'abord l'examen de l'ouvrage ; et , comme ces municipaux savaient bien leur lort, et que , pour défendre une pièce , il fallait qu'elle excilât un trouble patent , ou du moins que le trouble fût supposé , elle s'arrangea pour le faire naître.

En conséquence , elle ne nous donna point communication oflîcielle de sa décision ; elle attendit que le public se trouvât en nombre , assiégeant nos bureaux , pour placarder dans tout Paris le texte de son arrêt.

C'était bien l'entendre : la foule était innombrable ; nos loges, nos couloirs, les hautes et les basses places, les coulisses et la scène même , étaient encombrés; cette foule désappointée ne man(iuerait pas d'être turbulente et de se fâcher comme se fâche la foule. On voulait cela ; on l'obtint. Cependant la Comédie fait annoncer qu'elle est obligée de changer de spectacle ; elle donne connaissance de l'arrête et de sa brève rédaction :

— C'est une tyrannie ! s'écrie-t-on , et de cette voix formidable qui veut être obéie : l'Ami des lois ! l'Ami des lois !

Quelques perturbateurs veulent se faire entendre ; niais le parterre se lève , les serre, les étoufl'e : il faut, pour ainsi dire, qu'ils surnagent, qu'ils portent l;i tête au-dessus du flot j)()ur respirer l'air. Alors on aperçoit leurs figures , on les accable de huées, et ce même flot les repoussant en dehors de lui , les froisse , les promène , aux clameurs ironiqu<'s de toute la salle , et enfin les jette honteusement par l'issue.

— La pièce ! la pièce ! s'écrie~t-on.

Le tumulte est à son comble : en vain le commandant de la garde ualionalc pai'oit-il cusupL'rbc uniforme; on n'é-

lâS MÉMOIRES DE FLEURY.

coule rien ; on se moque ; les quolibets pleuvent de toutes parts en pointesde vaudevilles, avec l'incessante basse continue : La pièce ! la pièce ! Mais le tambour s'entend ; des soldats marchent sur la Comédie -Française , quelques e'claireurs annoncent qnc la salle est entourée qu'on en va faire le siège.

— Nous sommrs sur le nôtre, s'écrient ces Français à qui le malheur ne lit jamais oublier le calembourii:. — L'Ami des lois ! — Mais, disent les moins couragi^ux, déjà au coin de la rue de Bussy, on amène du canon : déjà deux pièces sont braquées. — Nous n'en vouions qu'une, répètent les mêmes voix, enchantées d'abord de l'à-propos; puis , impatientées du relard , excilées par la menace , ce cri roule comme un tonnerre : — Nous voulons la pièce...

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