‹ Mémoires de Fleury de la Comédie-Française (volume 2)Chapitre 116 sur 275 · CHAPITRE XV III · texte numérisé non relu

CHAPITRE XV III

elle tenait son couteau si près de son sein que j'eus peur, prévoyant une lutte. — Applaudissez de toutes vos forées pour couvrir le bruit, dis-je à mes amis; ils applaudirent, et le mari entendant eet encouragement huila de l'autre côté avec encore plus d'enthousiasme :

Doux plaisirs, venez tous,

Soyez du voyage, Zéphirs, calmez Forage, Les feux de l'amour vont luire sur eux. Sur eux Sur eux.

Voltaire exaspéré se lève , saisit le couteau dont cette femme allait se percer, le prend par la lame et frappant de tontes ses forces sur la cloison avec le manche:

Double bourreau ! «Doux plaisirs, venez tous, » traître de. massacreur ! « Les feux de V amour vont luire sur nous, » achète donc des oreilles, animal ! « sur nous , sur nous, nous! nous!» répétait-il avec un chant furibond et parlé , à peu près comme celui du misanthrope dans le couplet du bon Henri.

Etonnés de cette nouvelle manière de battre la mesure , nos concertais s'arrêtèrent ; cherchant à pénétrer jusqu'à nous , ils demandaient ce que nous désirions. Les femmes s'enfuirent par le petit escalier; je n'eus que le temps de courir aux artistes que je retins ; à leurs mines, je vis qu'en comptant des pauses , ils avaient étouffé autant de verres de mon bourgogne que nous de soupirs de leurs femmes , et Voltaire moitié colère, moitié riant:

— C'est donc vous qui faites rimer tous avec eux? bourreau ! — C'est comme Corbillon et Tartre à La crème, disje, rappelant Molière au poète pour l'apaiser; soyez miséricordieux en faveur de la circonstance. — Justement, c'était une rime de circonstance, répondit, avec le sourire le plus bêtement significatif, mon adroit professeur. Je voulais.. — Mu foi ! mon très-digne, interrompit vivement;

210 MÉMOIRES DE FLEUKY.

Voltaire, en lui frappant sur l'épaule, tu m'as fait entendre une chose que je pensais impossible : c'est qu'on pouvait faire paraître les vers de Roy encore plus mauvais qu'ils ne sont.

Bien que ma mémoire soit des plus exercées et des plus heureuses, je ne saurais rapporter les réflexions originales, les parenthèses piquantes et les commentaires de verte galanterie dont M. de Richelieu assaisonnait sa narration sans en perdre le fil. Je ne saurais rendre surtout le charme du débit et l'attitude du conteur. Se dressant sur sa taille encore si riche et si élancée , aux endroits saillans ses yeux s'animaient , son geste devenait plus vif, il y avait comme une fièvre guerrière dans ce singulier vieillard nous racontant une espièglerie de page. Sa tête libre, hère et haute, se portait tour à tour sur divers portraits , accrochés en trophée aux panneaux du petit salon : c'étaient les G***, les D**\ les de N***, les C*** ; il semblait leur parler, les évoquer, et comme si le gracieux auditoire eût été présent il paraissait heureux de lui annoncer une infidélité de plus. M. de Savonnières l'admirait, Caillot et Carlin me le montraient, je l'étudiai ; Mme de Wasser était pétillante , le brave Thomas semblait attendre le commandement de feu! mais Mme de Rousse ne fut pas contente de la fin , elle se plaignit qu'on la laissât en suspens et sur un sens littéraire: — Je voudrais la suite, disait-elle.

— Oh ! cela se raconte peu , toutes ces suites-là ; on les connaît d'avance, et vous savez que j'ai toujours été homme à conclure.

— Puis, di t Caillot, il en est des histoires d'amour comme des aventures de chasse , où l'on trouve plus de plaisir à poursuivre le gibier qu'à le prendre.

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