‹ Mémoires de Fleury de la Comédie-Française (volume 2)Chapitre 115 sur 275 · CHAPITRE XVIII · texte numérisé non relu

CHAPITRE XVIII

Carlin. — Et vous voyez bien , gentil arlequin , continua le maréchal ; car ces aimables bourgeoises avaient fait alliance avec l'orchestre ; et Tune, la plus jolie ma foi ! était l'épouse légitime de ma cruelle basse de vioic.

J'avais un domestique excellent pour certaines expéditions. Cosimo suivit ces dames; bientôt je fus au fait de tous les tenans et aboutissans ; bientôt je me présentai chez ces inséparables : c'étaient des femmes à principes , mais pas trop prudes ; elles avaient de l'honneur, mais non pas une rigidité armée de pied en cap ; cela convenait à mon plan de campagne , et sans plus de longueurs J'arrive au fait principal de ma vengeance symphonique.

Quand on veut faire faire une folie à des femmes , il faut aller vite , presser, étourdir , et qu'un coup n'attende pas l'autre , la sagesse n'étant jamais plus cérémonieuse que lorsqu'on lui donne le temps de délibérer. J'avais parlé pour la première fois à ces dames le mardi , et quatre jours après, Voltaire, l'abbé et le secrétaire d'ambassade, bien et dûment avertis, étaient dans ma petite maison.

Ils y trouvèrent quatre musiciens habiles prêts à mettre leurs instruirons d'accord : — Messieurs , dis-jc aux virtuoses , serez-vous assez bons pour exécuter des quatuors pendant notre souper? Invisibles, mais présens , en compagnie de femmes aimables, nous serons charmés de vous entendre et de vous applaudir. Après le festin , donneznous quelque morceau tendre, un petit chœur amoureux, un cautabile galant; vous, mon digne professeur (on devine à qui je m'adressais) , distinguez-vous! Il y a pour vous ensuite , un souper délicat , du Bourgogne excellent et du Malaga !... vous m'en direz des nouvelles. Sans adieu.

En ce moment, les épouses de ceux à qui je venais de parler montaient chez nous par le petit escalier; nous quittâmes ces messieurs: on se mit à table, et le concert commença.

Les dames n'avaient point été prévenues; étonnées d'abord d'entendre de la musique, elles crurent que c'était

l'usage chez les gens de qualité , et elles applaudirent même les exécutons. Le vin était parfait, le souper recherché, nous étions aimables et la musique devenait délicieuse de circonstance; notre partie à huit prenait la plus agréable physonomie , quand après une ritournelle amoureuse , un morceau de chant commença.

On jouait alors à l'Opéra les Stratagèmes de L'amour, musique de Destouches, paroles du poète Roy, et nos quatre hommes se mirent à entonner le petit chœur de l'entrée des Tritons,

a Chantez, Tritons, dansez, secondez mes transports, » Bientôt l'astre du jour, etc.

Aux premiers accens de cette musique, il se fait un mouvement ; nos invitées écoutent; elles rougissent, pâlissent, croient reconnaître les voix ; nous , voyant que cela fait mauvais effet , nous cherchons à les distraire ; nous leur disons que la peur , et peut-être un peu de Tokai , les abusent, mais tout à coup le petit chœur cesse, et un cantabile , clair et net , à voix seule , se fait entendre :

Doux plaisirs , venez tous ,

Soyez du voyage, Zéphirs , calmez l'orage , Les feux de l'amour vont luire sur eux.

C'était mon malheureux maître de musique , qui changeait la rime( pour nous faire une galanterie allégorique sans doute); sa femme, qui ne peut le méconnaître, tremble , ses genoux fléchissent, elle va parler... Une de ses compagnes lui met la main sur la bouche , je prévois la catastrophe ; Voltaire aussi s'en mêle, une rime détestable a ébranlé la libre poétique ; il en frémit encore quand le malavisé chanteur répète de plus belle son damné refrain. — Je veux m'en aller.... c'est affreux ! s'écrie la femme, que je cherche en vain à retenir, j'appelle !... j'appelle!..,

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