CHAPITRE XX
le malencontreux personnage , qui jure ses grands Dieux « qu'il a vu l'infernale apparition du petit homme rouge! » Or, l'habit de M. Campan étant du plus beau noir, comme tous les habits de Crispins , il fallait que ce peureux eût une poltronerie de bien bonne volonté pour voir rouge.
Quoi qu'il en soit , cet accident fit renoncer au théâtre ; cet homme ne sut pas se taire sur le fantôme prétendu , le bruit s'en repandit , il arriva jusqu'au roi , qui fit dire des messes pour le repos de l'aine de Crispin ; M. Campan ne s'en porta pas plus mal ; mais on ne recommença pas.
Plus tard la reine reprit goût au théâtre à propos de la lecture d'une pièce de Dorât, que Sa Majesté voulut bien entendre à la sollicitation de M. de Cubières. Moïé lut pour l'auteur, et mit tant de prestige dans son débit , que les souvenirs des amusemens passés se réveillèrent ; le petit comité de S. M. s'occupa bientôt de former une troupe dans l'intérieur du palais.
D'abord , la reine ne joua pas elle-même ; Louis XVI s'y serait opposé; elle voulut l'habituer peu à peu à cette idée. En conséquence, il y avait souvent dans les petits voyages de Choisy, spectacle , et même deux fois dans la journée, c'est-à-dire, qu'à l'heure ordinaire on donnait d'abord grand opéra , comédie française ou italienne , et à onze heures du soir le public favorisé rentrait dans la salle pour entendre des représentations plus gaies : c'étaient des parodies, où les premiers acteurs de l'Opéra se montraient dans des rôles bizarres et de parade ; Guimard y venait, et sa voix rauque, qu'elle pouvait renforcer encore, ajoutait au burlesque des situations , dans les parodies.
Souvent , par caprice ou pour autre cause , Guimard restait un jour de plus que ses camarades , et , toujours à son projet, la reine, assuraient ceux qui se prétendent initiés à tout , prenait en secret des leçons de la danseuse; je puis assurer de mon côté que cela n'a jamais été. Ce qui donna lieu à celle supposition , c'est que la reine ayant pour marchande de modes Wle Bertin, celle-ci servait en
même temps Mlle Guimard , et Sa Mnjcstë qui savait tout le bon goût de cette dernière, la fit prier deux ou trois fois d'apporter quelques-uns de ses costumes pour faire tailler les siens sur ce modèle.
Ce fut lorsque la cour eut à peu près renoncé aux dispendieux voyages de Mariy que la reine fit adopter Trianon , pour effectuer son projet de jouer la comédie ; là , elle était dégagée de toute représentation , et on avait moins à lui demander compte du cérémonial.
Quelques semaines après son installation à Trianon , les répétitions et les représentations soit pour la comédie, soit pour le genre de Topera-comique , commencèrent. L'ouverture s'en fit à l'honneur et gloire de M. Sedaine. On n'avait jamais vu et on ne verra sans doute jamais le Roi et le Fermier ni la Gageure imprévue joués par de plus augustes acteurs , et devant un auditoire plus imposant ni mieux choisi.
La reine joua dans la première pièce le personnage de Jenny, et dans la seconde celui de la soubrette. Tous les autres rôles étaient remplis par des personnes de la société intime de LL. MM. et de la famille royale. Le comte cl'Artpis remplit le rôle de valet dans une pièce, et celui de gardechasse dans l'autre : comme il n'avait pas perdu l'habitude d'improviser, on n'osait pas trop lui confier le grand emploi.
Voici du reste la distribution exacte du Roi et le Fermier, et même la copie d'une affiche à la main dont j'ai eu longtemps la moitié:
Les Comédiens ordinaires du Roi , donneront aujourd'hui , etc.
La nomenclature suit ainsi :
Personnages. acteurs.
Le Roi M. le comte d'Adhémar.
Richard. . . . M. le comte de Vaudreuil.
Un garde ... M. le comte d'Artois