CHAPITRE XX
l'habit de berger, dans le Devin de village, allait si drôlement. Mais Mme de Montesson était aussi spéciale que lui en bergère, et si elle l'appelait Tircis-Laflèche, il la nommait In-folio- Philis Quant à Mlle Guimard , c'eût été
peu convenable que de se mettre en parallèle et d'en dire du mal ; mais comme les jours où elle jouait, on ne parlait que de ses représentations , on pouvait en ces momens-là s'apercevoir qu'il y avait un peu de dépit à la cour. Si le despotisme de Louis XVI s'y était prêté , il n'y aurait eu bientôt qu'une troupe privilégiée.
Non pas que ces pensées entrassent dans l'esprit de la reine; bonne et bienveillante, elle n'avait d'autre but que de se distraire, et peut-être aussi de briller, mais son entourage cherchait à la pousser à cela ; les comparaisons pouvaient nuire à tel qui espérait obtenir une grâce après avoir bien chanté l'ariette ou bien récité son rôle ; car ce goût devenait une passion royale, et les passions des princes sont les revenus des courtisans.
L'ardeur de jouer augmentant avec la vanité des succès, on voulut obtenir plus de suffrages ; les spectateurs n'élaient pas d'abord au nombre de plus de quarante , bientôt on eut un véritable public. Les officiers des gardes-ducorps et les écuyers du roi entrèrent les premiers ; les officiers et les écuyers de MM. comte d'Artois et comte de Provence vinrent ensuite ; peu après , on donna des loges grillées à bon nombre de gens de la cour , on invita des dames, les prétentions s'élevèrent, et de tous côtés, on finit par regarder comme une marque de distinction d'y être admis, et on bouda d'être refusé.
J'ui lu, ou dans une histoire de Marie-Antoinette ou dans des mémoires sur elle, que quelqu'un osa dire assez haut, sur la reine venant déjouer un de ses meilleurs rôles : — « Il faut convenir que c'est royalement mal jouer. » Je dirai , moi qui l'ai vue , qui ai dirigé plusieurs répétitions , n'en déplaise au faiseur d'épigrammes , que la reine ne jouait point royalement mal; elle était d'abord très-bien
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en scène : c'est presque la moitié du succès ; certes , je ne partage pas l'opinion des personnes qui ont proclamé cette princesse une beauté , mais elle avait ce qui vaut mieux (je suis toujours ici dans la question du théâtre). Ses yeux, sans être grands, prenaient avec facilité tous les caractères, s'animaient de tous lessentiniens; sa peau était admirable de blancheur, et ses épaules éblouissaient aux bougies ; son cou onduleux, obéissant à tous ses mouvemens, terminait, pour ainsi dire , chnque pas qu'elle faisait en scène , par quelque chose de doux et presque de caressant; sa bouche même, avec cette lèvre épaisse qu'on nommait la lèvre autrichienne, la servait à ravir, et lui donnait un air boudeur charmant : elle était à applaudir mille fois clans Biaise et Babet, lorsqu'elle se dépitait , froissait ses fleurs, les jetait dans la corbeille , et s'écriait , avec le plus joli hochement
qu'on puisse imaginer : « Tu m'as fait endèver endève !
endève ! » Et dans la scène des fameux couplets : « Lise chantait dans la prairie , » quand elle en récitait le dernier, plutôt qu'elle ne le chantait :
Le soir on dansa sur l'herbette, Biaise et moi nous dansions tous deux; Mais il me quitta pour Lisette Qui vint se mêler à nos jeux.
c'était un si heureux mélange de bouderie et de sentiment, de larmes et de dépit, de colère et d'amour, que j'ai vu s'en émouvoir de vieux courtisans , et tout courtisans qu'ils étaient , oublier d'applaudir pour pleurer. Avec du charme et de l'émotion , la reine avait de la finesse , et pour une actrice ordinaire , ce serait déjà mieux qu'un éloge. Sans doute elle n'était pas autant à son aise dans la comédie , mais dans ce genre plus d'une actrice de profession s'en tirait moins bien qu'elle, et dans l'opéra-comique, peu s'en tiraient mieux. Personne ne portait avec plus d'aisance le cruchon de lait de Perrette : je crois voir encore celte tête si charmante sous la cornette et si noble sous le diadème,