‹ Mémoires de Fleury de la Comédie-Française (volume 2)Chapitre 133 sur 275 · TOME I · texte numérisé non relu

TOME I

culs de lampe qu'il avait la manie de placer dans ses moindres opuscules , harcelé p; r ses créanciers, et plus encore par quelques journalistes acharnés contre lui ; épuisé, non de travail , mais d'occupation , énervé de plaisir, s'efforçant toujours de soutenir, en dépit des circonstances, les prétentions de cette philosophie insouciante et légère dont, quoi qu'il pût lui en coûter, l'affiche lui devenait de jour en jour plus nécessaire et plus difficile. Dorât soutint jusqu'au bout un rôle pénible, et le soutint même avec assez de courage.

Ce poète gala lui-même sa vie ; son malheur fut de se méconnaître, et d'oser placer son léger talent en ligne avec le génie de Voltaire; celte opinion lui fit croire qu'il était propre à tous les genres ; et lorsque peut-être il aurait réussi en s'attachant à un seul, il voulut s'illustrer dans tous. Les lauriers de l'auteur de Zadig, de Mahomet et de la Pucelle , troublait le sommeil de Dorât ; adroit dans le petit conte , gracieux dans i'épître , il aurait pu avoir une existence poétique agréable à une époque où un quatrain sur un éventail plaçait un homme; mais Dorât rêvait en littérature l'essor de l'aigle, et , comparativement à Voltaire , il n'avait pas les ailes du colibri.

La cause principale de son humeur chagrine, qui s'accrut avec l'âge et fit le tourment de ses jours, tient surtout à son malheureux dévouement pour Fréron. Le journaliste ayant loué à outrance les ouvrages les plus médiocres de Dorât , Dorât voulut prendre la défense du journaliste lorsque Voltaire en fit justice dans l'Ecossaise. En cette circonstance , il se montra d'autant plus ami énergique et dévoué , qu'en brisant Fréron c'était briser son encensoir ; il se mit donc courageusement sur la brèche pour l'Aristarque, mais depuis, il parvint à se figurer que tous les partisans de Voltaire étaient devenus ses détracteurs et avaient juré sa perte ; depuis, il vit partout des ennemis : les plus justes critiques lui parurent un plan de cruautés concertées ; son caractère s'aigrit , et ses ouvrages porté-

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