CHAPITRE XXI
rent désormais l'empreinte d'une âme ulcérée , qui tantôt menace, tantôt gémit. Il avait fait jouer autrefois une pièce intitulée ; ïe Malheureux imaginaire , je ne l'ai point vue , mais je puis dire que, s'il se prit pour modèle , ce dut être le meilleur de ses ouvrages.
Ce n'est pas que Dorât ne se fit aimer, il ne rendit malheureux que lui-même , et son ambition déçue et son extrême sensibilité accélérèrent sa lin; peut-être aussi futelle amenée par mieux qu'une cause littéraire, peut-être avait-il dépensé son énergie autrement qu'en flot d'encre : déjà mourant et qui plus est ruiné, il s'achevait encore avec une jeune limonadière, sans en être moins assidu chez quelques anciennes conquêtes , ni chez Mlle Fanier, avec qui on le disait marié secrètement.
Je le vis l'avant- veille de sa mort ; comme j'entrais chez lui le curé de sa paroisse en sortait. Dorât avait assez heureusement esquivé cette première visite, voulant, disait-il, s'escamoter aux prêtres. Il me parut plein de sérénité; la satisfaction se peignit sur sa figure quand je lui dis l'effet de nos répétitions générales de la Veuve du Malabar, et tout le bien que nous augurions de l'ouvrage pour le lendemain.
Ce lendemain-là, il mourut, et il s'y prépara en homme, sans changer rien à ses habitudes; il avait fait mettre à portée un linceul de toile fine de Hollande, en avait fait ôter la marque de fil rouge pour la remplacer par son chiffre et celui de Fanier, dessiné avec des cheveux qu'il tenait d'elle ; après ces préparatifs , ayant demandé son médecin, il se fit tâler le pouls : « Voyez , docteur, puis-je aller jusqu'après cette première représentation qui m'intéresse? » Le docteur l'ayant rassuré d'un ton qui lui faisait voir qu'il devait songer à ses affaires , il se fit habiller , coiffer et poudrer avec soin ; et comme la mode était venue alors de porter deux montres , et que ceux qui ne pouvaient les avoir réellement, les faisaient soupçonner en laissant passer un cordon à chaque gousset» Dorât, qui en était à cet
expédient, toujours fidèle à son caractère , se fît arranger ainsi. Son vieux valet-de-chambre le plaça ensuite sur une chaise longue dont le pauvre poète n'avait pu faire les frais , et que lui avait donnée Mme de Bcauharnais. Là , il attendit la visite ordinaire de ses deux amies.... et l'heure de mourir.
M. de Marcy (1) , Mme de Beauharnais et Fanier étaient auprès de lui ; Dorât avait dans ce moment une faiblesse, il la combattit et essaya de sourire ; puis , ayant repris des forces , il rassura ses amis. La mort venait, il la sentit , et voulut faire la distribution de tous les petits objets qu'il laissait en souvenir de lui ; comme il en était à des termes de frère et de sœur avec Fanier, ce fut elle qu'il chargea de remettre à la petite limonadière une épingle en brillant. M. de Marcy, là -dessus, et pour détourner l'idée de ces dames et celle de son ami d'un si triste moment, le plaisanta sur son inconstance et ses infidélités, il comprit cette pensée et s'y prêta de bonne grâce : en ce moment le curé averti par le vieux domestique entra.
— Laissez-le venir, il ne faut chagriner personne aujourd'hui, dit-il.
On reçut le pasteur poliment; il s'assit, parla au mourant en honnête homme; puis, il amena adroitement une petite exhortation ; Mme Beauharnais s'était cachée pour pleurer, Fanier allait tomber à genoux, Dorât lui saisit la main.
— Mon fils un instant de repentir, et vous verrez Dieu face à face, éternellement, disait le prêtre avec onction. — Face à face, répétait le mourant, en regardant Fanier. — Oui , mon fils , face à face! redit le pasteur. — Entendez-vous,
Fanier? pour un inconstant c'est terrible ( ici sa voix
s'affaiblit) L.. éternellement , face à face... jamais de profil !
Un quart d'heure après, il n'était plus.
(I) Nous pensons que c'est M. Sautreau qui est de cette époque, et dont le nom est aussi de Marcy.