‹ Mémoires de Fleury de la Comédie-Française (volume 2)Chapitre 137 sur 275 · CHAPITRE XXII · texte numérisé non relu

CHAPITRE XXII

ment chez les puissances, un mémoire assez vif, et dont il se montrait tout glorieux. Les princes du sang , les ministres, les gens de cour, et particulièrement MM. les gentilshommes de la chambre en recevaieut, ^ans manquer, un exemplaire tous les mois, avec supplément et addition; on les lui refusait, il trouvait toujours moyen de les glisser quelque part. Un jour, une caisse saisie sur un bâtiment anglais, après capture , arrive chez le premier ministre , on s'empresse de lire, et entre autres documens politiques d'importance , on trouve l'écrit ayant pour titre : Les causes de la décadence du théâtre et les moyens de le faire refleurir. Comment l'avail-il mis là? c'était son secret. Il pouvait aller à la Bastille du coup; mais le ministre avait lu , voilà pour lui l'essentiel : depuis qu'on ne le jouait plus , se faire lire était sa passion , après celle d'écrire pourtant... Caiïhava élait l'homme de France qui avait le plus la haine du papier blanc.

Je l'ai lu ce fameux écrit, nous le lûmes tous, il eut l'audace de nous l'envoyer sous enveloppe, prétendant qu'il nous rendait service en se mettant en quatre pour nous créer des rivaux redoutables, et que nous ne pourrions que trouver profit et triomphe dans un combat d'émulation et de gloire.

Comme le plaidoyer de l'Intimé, son mémoire commençait « avant la naissance du monde». Il y citait Philippe de Macédoine; la Grèce et les barbares; Virgile , Horace , Tibulle, Rome et les douceurs des arts sous un prince ami des muses; deux papes , François Ier, Louis XIV et Colbert , le tout pour en arriver aux pauvres comédiens ordinaires, y compris Bourret et Florence.

Son grief principal était le privilège exclusif que nous exploitions au détriment de l'art et de la France; nous pouvions, écrivait-il, dire à la France entière :

— rvous ne voulons vous donner , dans le courant de cette année, qu'une ou deux nouveautés, encore serez-vous forcée (la France) de le prendre dans le genre qu'il nous

plaira d'adopter. Si vous voulez rire, nous prétendons que vous pleuriez; désirez vous pleurer? nous vous forcerons à rire; n'est-il pas en notre pouvoir déjouer ce que nous voulons, de recevoir les mauvaises pièces, de condamner à l'oubli les bonnes , de favoriser les auteurs médiocres , de dégoûter ceux qui pourraient soutenir la scène?

Il ajoutait, après toutes ces suppositions perfides, qu'une troupe qui jouit d'un privilège exclusif, peut enchaîner le génie et lui arracher les ailes...

Oh ! monsieur Cailhava (d'Estandoux , je crois) , est-ce avec une plume de ces ailes que vous écrivîtes vos comédies

que nous jouâmes? Ne cherchez plus alors pourquoi

vous faites un mémoire sur la décadence du théâtre.

Ce n'était rien qne d'écrire, ou du moins, vu la force de l'athlète, c'était peu de chose ; mais M. Cailhava parlait, et parlait contre nous, avec une vivacité, une conviction , un accent comique et gascon si amusant, qu'il mettait les rieurs de son côté , et la faction des rieurs était terrible alors. Il rapportait, à propos de son merveilleux Tuteur dupé, une anecdote dont les cercles se divertissaient fort; je l'ai entendue moi-même chez Mme la duchesse de Vilferoi , où j'avais été jouer d'Ermilly , des Fausses infidélités ; Cailhava s'y essaya dans le rôle de Mondor, et je dois dire à sa gloire qu'il racontait mieux ses tribulations qu il ne jouait ses rôles.

Il a mis cette anecdote quelque part dans quatre gros volumes; mais comme j'imagine que personne n'ira la chercher là, je pense faire plaisir en épargnant ce travail ; il l'a donnée d'ailleurs très-e'triquée, je la dirai telle qu'il la racontait, ou plutôt telle qu'il la mettait en scène.

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