‹ Mémoires de Fleury de la Comédie-Française (volume 2)Chapitre 136 sur 275 · CHAPITRE XXII · texte numérisé non relu

CHAPITRE XXII

disaient ils, dans le vaste champ où nous pouvions si largement moissonner; mais bientôt les glaneurs nous attaquèrent dans notre Veuve du Malabar , et comme tous les genres leur étaient permis, ils parodièrent cette pièce sous le titre de la Veuve de Cancale.

Une parodie n'est rien , au contraire, elle fixe l'attention sur la pièce en vogue; mais ils nous jouèrent bien d'autres tours! ils s'avisèrent d'avoir de bonnes pièces, et de renforcer leur troupe d'excellens acteurs. La dame Verteuil , précédée par une réputation de province, ne tarda pas à venir la confirmer dans le rôle de Sylvia des Jeux de Vamou?* et du hasard. Une exécution facile, le meilleur ton, le tact le plus sûr, une manière de dire pleine de grâce et de vérité, un son de voix délicieux et dont les accens rappelaient ceux de Mlle Doligny de noire théâtre , telle se montrait l'actrice qu'on opposai!: à nos dames , et comme alors M1Ie Contât n'était ni connue du public ni appréciée chez nous, Mme Verteuil l'emportait sur toutes nos jeunes amoureuses (dont quelques-unes avaient, il faut l'a vouer, des extraits de baptême de vieille date). En conséquence, MM. les auteurs se frottaient les mains et chantaient victoire.

Ils avaient eu raison une fois en leur vie.

«Il n'est pas de cheveu qui ne porte son ombre» disait enlalin, et répétait en français, notre savant camarade Dazincourt; ce proverbe trouvait chez nous son application en ce moment si critique pour la Comédie. S'imaginerait-on par qui le plus rude coup lui fut porté ? Par celui de MM. les auteurs qui certes avait le moins de talent pour le théâtre, et qui comptait chez nous le plus de réceptions d'indulgences, et chez le public le plus de pesans succès.

Comme il y avait foule alors en ce genre de mérite , je nom nierai notre ennemi commun pour éviter au lecteur Teinbarras de chercher dans les almanachs du temps.

Entre tous les noms connus il en était un qui s'élevait d'un cran au dessus des autres ; c'était celui de Cailhava.

Personne n'avait plus que lui accable' la Comédie-Française de manuscrits, dans tous les genres et de tontes les dimensions, personne plus que lui n'avait heurté à toutes les portes des chefs d'emploi , à telles enseignes que , dans la rue habitée par Bellecourt, un mendiant , établi sur une borne en face de sa maison , fit si bien connaissance avec le visage périodique de ce solliciteur de théâtre, qu'aussitôt qu'il le voyait venir de loin, il allait tirer pour lui la chaîne de la sonnette du portier; il recevait ensuite une pièce de monnaie dont il composa pendant plusieurs années son principal revenu de la semaine; maiscommeil ne connaissait point autrement Cailhava que par sa qualité d'auteur, il l'appelait (sans doute à cause de sa régularité) M . Y Au te il r mardi ( 1 ) .

V Auteur mardi aiguisait contre nous l'épigramme, et, peut-être parce qu'il avait beaucoup économisé sur ses comédies, il mettait assez d'esprit dans ses autres écrits. Plût à Dieu qu'il eût fait jouer quelque part une mèce contre nous! mais il se gardait bien de nous faire ce plaisir, et son sarcasme, si blafard devant nos bougies, étincelait plein de verve et de causticité dans les salons du grand monde: depuis 1772 enfin, la Comédie-Française était le but de ses traits, 11 y avait huit ans qu'il ne cessait d'écrire pour un second théâtre; de pérorer en faveur d'un second théâtre; il envoyait partout, et nommé-

(l) Les mémoires historiques de Cailhava sur ses pièces sont remplis de récits piqnans de ses mésaventures. Voici comment il raconte la destinée d'un manuscrit qui, après avoir passé dans cinq mains diiférenles, tomba enfin de cascade en cascade chez un des principaux acteurs de la Comédie-Française, où il alla le retirer. « Je vole chez lui, dit-il , je ne le trouve point : mais qu'on se rassure : une grosse cuisinière est assise sous la porte cochère dans son fauteuil à bras , elle épluche nonchalamment des épinards; elle me dit en ricanant : n'êtes-'vous pas un poète? — Hélas! oui. — Ne venez-vous pas chercher une pièce ? — Hélas ! oui. > — Attendez. Là dessus, elle fouille dans le tas d'herbes, en tire mon manuscrit et me le remet, »

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