‹ Mémoires de Fleury de la Comédie-Française (volume 2)Chapitre 141 sur 275 · TYRANNIE BU DROIT D'AINESSE · texte numérisé non relu

TYRANNIE BU DROIT D'AINESSE

M1,e Contât. — Préville est son professeur. — Mlle Vadé. — Créer n'est pas faire de rien quelque chose. — Répertoire de la feue Reine. — Théâtre de Monsieur. — Souvenirs à propos de M. le baron Desgenettes. — Leçon d'art que me donne un grand seigneur.

L'établissement du Théâtre-Italien , comme succursale de la Comédie-Française , obligea nos hauts et puissnns seigneurs de porter un regard un peu plus favorable sur le petit peuple théâtral ; maintenant les forces de tons devenaient nécessaires, il fallait s'opposer à une entreprise rivale. Mlle Contât et moi éprouvâmes les bons effets de ces changemens. Jusque-là, nous fûmes en butte tous deux à la mauvaise humeur du public , et, en tout, notre destinée était commune. Cela pouvait se concevoir pour moi , mais Contât si jeune , si jolie , si spirituelle ! Souvent elle pleurait de chagrin , et quittait la scène navrée de l'accueil glacé qu'elle trouvait dans la salle, et je la consolais , souvent je maudissais un sort à peu près semblable, et elle me soutenait: c'était entre elle et moi une véritable fraternité de bons oltices. J'avais retrouvé en elle ma bonne sœur Félicité ; ensemble nous pensions à un

meilleur avenir, nous nous rendions compte de nos forces, de nos progrès, ainsi le découragement s'éloignait; elle avait confiance en ma destinée; je lui prédisais la sienne ; elle me doit un peu, je lui dois beaucoup : nous triomphâmes presque en même temps de la défaveur du parterre et du mauvais vouloir de l'intérieur; mais quant à elle, ce fut pour développer un talent du premier ordre, que Préville seul avait soupçonné.

Préville fut le professeur de MUe Contât, et jamais élève ne se montra plus digne d'un tel maître ; non pas que cette jeune actrice n'eût trouvé d'elle-même tous les secrets d'un art qui ne s'enseigne pas , mais le grand comédien , étonné de l'intelligence précoce et de l'émulation de la charmante enfant qu'on lui présenta, voulut lui rendre plus faciles ces élémens de diction, espèce de solfège de la parole, qu'il faut nécessairement apprendre pour se présenter au public , et plus nécessairement encore oublier si l'on veut réussir devant lui.

Louise Contât avait quatorze ou quinze ans tout au plus quand elle fut en état de paraître sur la scène ; elle débuta en 1776 , en même temps que Mlle Vadé (1) qu'on lui opposa.

Toutes deux parurent au Théâtre-Français dans les rôles de princesses, Mlle Contât avec une figure ravissante, mais peu de voix et peu de dispositions pour la tragédie ; Mlle Vadé à peu près jolie et montrant encore moins d'aptitude au genre élevé , et à cause de cela , un peu plus protégée , un peu plus mise en avant.

Mais les progrès de Mlle Vadé, désignée à la faveur, allaient lentement, et ceux de Contât eussent été rapides si elle avait obtenu permission d'avoir du talent ; cependant cette opposition même la servit : rien n'est bon comme de donner un démenti à ses détracteurs. On ne lui

(I) Ivlllc Vadé était fille naturelle de Vadé , si connu par ses ouvrages grivois, et poète de l'ancien opéra-comique.

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