CHAPITRE XXÏII. 2G
Telles furent les nouveautés par lesquelles on ouvrit le théâtre de Brunoy. La reine , ce jour-là , avait affecté do se rendre à Paris polir assister à l'Opéra , elle parvint ( et elle fit bien ) à y amener Madame elle-même , la comtesse d'Artois et Mme Elisabeth.
Je ne vis point l'inauguration de ces fêtes , on me reservait pour le bouquet. La cour d'ailleurs étant alors à Fontainebleau , et les comédiens français y allant pour donner des représentations, j'étais à cette résidence lorsque je reçus l'invitation de Monsieur de me rendre de suite à Brunoy pour une dernière fête que désirait donner ce prince, fête suivie d'un spectacle. (Le roi partit ainsi que le comte d'Artois, Monsieur , resté seul avec sa cour , pouvait en user à son aise). Je pris la poste et arrivai à temps. Le prince me reçut de la manière la plus aimable. Il me dit qu'on m'attendait pour jouer le Galant escroc , pièce de Collé, dans laquelle j'avais réussi complètement chez Guimard. Cette comédie, qui serait charmante à voir au Théâtre Français, si une main habile et décente l'arrangeait, m'était très-favorable. Dans le rôle du comte de Guclphar, je m'exerçais à ceux que plus tard j'espérais avoir en partage. Le comte de Guelphar est le type [parfait des roués d'alors. La plume de Collé, sans doute un peu trop libre, s'est montrée dans cet ouvrage , d'un naturel , d'une verve et d'une vérité de caractère que les auteurs ont rarement. Je jouais donc avec plaisir cette pièce que j'aimais, m'y moulaut, pour ainsi dire, à mes rôles futurs. J'y avais même ajouté un jeu spécial et qui faisait le plus grand effet, c'est-à-dire qu'usant de ma faculté d'imilalion et carie blanche m'étant donnée pour représenter tel grand seigneur, ou tel petit-maître à succès dont il me plaisait de faire le choix parmi les convives présens, je prenais toujours un Sosie dont la réputation brillante appuyait mon imitation, la faisait valoir, et me rapportait , à moi , des applaudissemens et parfois des conseils dont je profitais. Tantôt je mettais un seigneur en scène, tantôt un autre,
et comme je ne prenais jamais que dans le noble , le gracieux et l'élevé' ( tout en assaisonnant mon original de la petite pointe de malice qui donnait le cachet au personnage ), je n'ai jamais vu personne s'en fâcher, bien loin de là ,j'ai été sollicite' par plus d'un pour l'exposer ainsi aux grandes lumières; j'ai même reçu des lettres, et jusqu'à des offres fort avantageuses afin de me décider à me montrer plutôt Monsieur le Marquis que Monsieur le Comte. Regardé comme un peintre sur les toiles de qui l'on aime à se trouver , plusieurs me demandaient ( dirai-je presque comme une faveur ) d'occuper un petit coin dans ma collection, et semblable à certain peintre, je répondais aussi : — Je ne peins pas tout le monde.
Je ne finirai pas ce chapitre, auquel je fais faire de bien longs circuits, sans rapporter une petite anecdote sur mon compte, et sur celui d'un personnage illustre dans la science et illustre dans les fastes de la bravoure et du dévouement , envers qui je me suis permis une fois d'exercer cette espèce de manière de faire du portrait. Pour cela , je prends les bottes de sept lieues , je franchis le temps et l'espace : me voilà en Allemagne.
Par ordre de Sa Majesté l'Empereur, la Comédie-Française charmait à Dresde les loisirs des maîtres du monde. Corneille, Molière et Racine plantaient aussi leurs drapeaux sur la terre étrangère. La conquête littéraire faisait doucement oublier la conquête brutale, lorsqu'un malheur arriva à Tune des plus habiles interprèles de Thalie : Mlle Mars, en faisant une promenade (en char-à-banc, je crois) , eut le malheur de verser, et on craignit pour elle un accident grave.
L'alarme fut au camp : le médecin le plus digne et le plus savant fut envoyé par l'Empereur à notre camarade : le célèbre M. Desgenettes se rendit bientôt auprès de l'actrice renommée.
Déjà ïal ma était auprès de la malade, je m'y trouvais aussi, et nous attendions avec toute l'inquiétude de l'ami-