CHAPITRE XXIV
éprouve une douleur très-forte, pousse un cri, se saisit du verre, le brise, et court dans la maison, maudissant femme, enfans, voisins, amis, partie de campagne, et déjeuner sur Tlierbe.
Je ne savais comment il fallait prendre tout cela. Je ne suis pas autrement endurant ; ma figure se rembrunissait , Goldoni me serra la main :
— Ah ! vous ne connaissez pas notre ami , dit-il , c'est le plus excellent homme ! — N'entendez-vous pas pleurer sa femme? s'écria Mme Delort. — Et ses enfans? dit le maréchal presque indigné. Sortons !.... — Eli ! non ; ne sortez pas : attendez.
Goldoni marcha vers la maison ; nous le suivîmes : la fenêtre ouverte nous laissait voir dans l'intérieur.
— Allons ! les voilà qui pleurent. Tu pleures , Zanetta ? Tu pleures, ma femme? Là, pourquoi pleures-tu? toi aussi ; bon ! ils pleurent tous à présent ! Mais que vous ai-je donc fait? Oh ! mon Dieu ! mais je ne vous ai rien fait ! Zanetta essuie donc tes yeux.
Jl essuyait lui-même le visage de la jeune fille avec une moitié du mouchoir qu'elle avait déchiré pour envelopper la plaie; il barbouillait de sang la pauvre enfant.
— Ah! mon Dieu! es-tu blessée?... Qu'est-ce que c'est, cela?... Mais, non ! c'est moi : tu m'as fait peur! pourquoi me fais-tu peur, Zanetta?.... Embrasse -moi.... Ma femme, embrasse-moi.... Petits, embrassez-moi tous! tous!.... Ce nest pas de bon cœur.... Pardon!... Allons, pardon !... Je ne souffre plus, voyez!
Il remuait le doigt malade enveloppé de linge.
Cependant Zanetta essayait de lui sourire, sa femme s'était appuyée sur le dos de sa chaise, il avait mis sur ses genoux un des enfans qui sanglotait (ils étaient cinq) ; Carlin allait de l'un à l'antre, les embrassant tour à tour, mais le plus petit ne rendait pas le baiser et tenait rigueur. Enchantés de cette réconciliation de famille, nous allions nous éloigner.
— Regardez donc ! nous dit Mme Delort.
En remuant son doigt crnbéguiné , l'idée était venue à Carlin d'en faire une poupée pour obtenir son pardon du plus entêté ; puis avec une plume, il avait tracé sur le linge des yeux, un nez et une bouche , et mettant habilement à profit une tache de sang assez large, il venait de composer un Polichinelle passablement enluminé, qu'il faisait mouvoir devant l'enfant, l'agitant d'une manière comique, il parla d'abord comme s'il avait eu une pratique dans la bouche , ensuite prenant un autre ton , il imita le personnage du compère; bientôt sejevant , il fit quelques lazzis, et établit un dialogue à l'italienne entre lui et l'acteur improvisé : il s'agissait de faire intervenir comme accessoire théâtral une tartine aux confitures : l'enfant rebelle fut les chercher, un autre présenta le couteau , Zanetta coupa le pain, la mère étala les sucreries, tous prirent de l'emploi , Arlequin (car il était redevenu l'arlequin de la Comédie- Italienne) se disputa avec le signor Pulcinella, et le petit, semblable au tiers larron de La Fontaine, s'empara de l'objet en litige , aux rires des acteurs et aux applaudissemcns des spectateurs du jardin , qui étaient bien complètement oubliés.
On a reconnu le Bourra bienfaisant de Goldoni dans Carlin.
En fréquentant chez lui, je vis plus d'une scène du genre de celle dont je viens de parler , et Goldoni m'en raconta plusieurs autres.
Carlin était assez à son aise; il avait une famille aimable, sa femme lui témoignait non-seulement un attachement sincère, mais une sorte de respect. Cependant , jamais caractères ne furent plus dissemblables : lui , vif , emporté; elle , froide , impassible. Elle avait surtout un défaut qui alimentait la brusquerie de Carlin : elle était d'une économie excessive, et son mari aimait, non-seulement à se faire honneur de ce qu'il avait , mais même à prodiguer, sans trop compter avec lui-même. J'ai été témoin de ceci :