CHAPITRE XXVII
la cour tenaient à des mœurs plus fortes et s'exerçaient sur des objets d'une plus haute importance. Les grands se rendaient nécessaires ou redoutables. Mais en ces temps, tous se bornaient à plaire ou à flatter; l'activité, l'esprit et le courage étaient comptés pour peu ; la souplesse et la patience . voilà ce qui faisait parvenir. L'imposant dans le caractère, la noblesse dans les sentimens , n'étaient plus compris , la vanité était le mobile de toutes les actions et la fortune en était le terme. Les hommes se rapetissaient pour se glisser jusqu'aux places, au lieu de mériter d'y arriver par des talens supérieurs. Les femmes étaient les instrumensde l'avancement, et la galanterie, non point une galanterie ouverte comme sous Louis XV , mais une galanterie masquée , avait pris la place de l'amour qui ennoblit quand l'autre dégrade , en un mot petits intérêts, petits hommes , petites choses, prétentions rasant le sol, voilà Versailles. On n'en voulait certes pas aux grands noms dont la France s'honore; la noblesse des Montmorency , des Choiseul , des Richelieu et des Rohan , réveillait encore de nobles souvenirs, mais la noblesse qni savait précisément à quelle heure le roi se couche, précisément à quelle heure il se lève, et comment un tabouret s'obtient à la cour , cette noblesse était moquée, et , le dirai-je? moquable , et c'était en grande partie celle-là qui assiégeait les portes de Versailles : ainsi l'objet de l'ambition devenu ridicule rendait mièvres les ambitieux; contre eux , au moindre événement, se levait un peuple inconnu, sorti de je ne sais où , composé de mille élémens, d'ouvriers , de bourgeois, d'écrivains, de magistrats, de nobles et de grands eux-mêmes, et, d'un concert unanime, une opposition formidable , maligne , frondeuse, se présentait et attaquait à outrance.
Beaumarchais savait qu'il avait quelque part cette force et que tôt ou tard elle lui viendrait en aide. Aussi disait-il tout bas à ses amis que sa pièce serait jouée. En attendant, il paya seul et avec le ton d'impertinence qu'il donnait aux
affaires, tous les frais occasionnés par les répétitions de sa comédie , Irais qui se montaient à dix ou douze mille livres. Supposez un auteur pauvre pourtant, et jamais le public n'eût connu l'ouvrage le plus original de notre théâtre.
Du reste l'événement ne fit qu'ajouter à la célébrité anticipée du Mariage de Figaro^ et irrita d'autant plus le désir que montrait le public de voir enfin cette pièce entrer dans son domaine.
Beaumarchais, avec son habitude du terrain de la cour, s'attacha dès-lors à intéresser adroitement l'amour-propre du comte d'Artois, piqué de n'avoir pu lui servir d'égide , tandis qu'en même temps , et par M. de Yaudreuil , il parvint à aiguillonner au plus haut drgré la curiosité de la société particulière de la reine, à qui désormais chacun venait tour à tour parler de ces noces éternelles.
Enfin le poète infatigable trouva le moyen de revenir à son chemin par un détour. Dans les premiers jours de septembre, M. de Vaudreuil témoigna lui-même à Beaumarchais le désir de voir jouer à sa campagne de Genevilliers , devant quelques personnes de la cour, ses noces de. Figaro, L'auteur rusé qui avait préparé son thème représenla au comte de Vaudreuil , avec une feinte humilité : — « que la défense de laisser jouer un ouvrage si innocent avait élevé contre sa comédie un soupçon d'immoralité qui ne lui permettait d'en souffrir la représentation quelque part que ce pût être, que lorsque l'approbation d'un censeur l'aurait lavée de cette tache. » Ce motif sembla d'un homme raisonnable , d'un auteur qui s'exécutait avec pudeur et modestie, et on lui en sut un gré dont on leïécompcnsa en lui accordant le censeur qu'il désirait. On choisit pour cette mission délicate M. Gaillard de l'Académie française qui, au fait de tous Jes mobiles secrets, donna son approbation, moyennant quelques sacrifices consentis par l'auteur.
Grâce à des changemens de peu d'importance , mais qu'on fit sonner bien haut , M. de Vaudreuil demanda et eut la permission de faire jouer chez lui, à Genevilliers, par