CHAPITRE XXVIÎ
les comédiens français, la pièce de Beaumarchais; cette représentation était censée en petit comité ; il s'y trouva néanmoins trois cents personnes. La reine, le comte d'Artois et quelques dames parmi les intimes de sa majesté y assistaient en loge grillée. L'élite de la cour et de la ville y était.
Quelque difficulté qu'il y ait presque toujours à rendre fidèlement ces termes expressifs qu'un homme qui veut peindre à grands traits laisse échapper dans la liberté de la conversation, je ne puis me refuser de consigner ici le jn— cernent très-précis que porta de celle comédie M. le comte d'Artois. Le roi lui ayant demandé le lendemain de cetle représentation d'essai ce qu'il en pensait : — «Faut-il vous le dire, sire, lui répondit son alte?se, à l'oreille ( la scène se passait dans l'appartement de la reine) ; faut il vous le dire en deux mots? L'exposition, l'intrigue, le dénouement, le dialogue, l'ensemble, les détails, depuis la première scène jusqu'à la dernière, c'est du... tempérament, et puis encore du tempérament. » Le roi rit beaucoup , on voulut savoir le mot : l'impossibilité de le répéter tout haut sufiit sans doute pour le laisser deviner, et moi qui ne veux .pas blesser les yeux de mes lecteurs, j'avoue que je viens de me permettre pour la prose nerveuse de son altesse, le genre de variantes que se permettait Auger pour les vers de Racine; mon mot de quatre syllabes est ici pour un autre, qui n'en a que deux... — «Comment, dit plus tard Arnould, à propos de ce jugement énergique , une comédie faite avec ce fond-là ne serait-elle pas un ouvrage de génie. »
On jugea assez généralement par le succès de la représentation de M. Vaudreuil que cette comédie ne serait pas perdue à jamais pour la capitale. On fut instruit cependant que la plupart des spectateurs avaient déclaré la pièce trèsimmorale et absolument inadmissible sur un théâtre public; mais d'un autre côté on calcula la puissance et les ressources du génie de Beaumarchais, on savait qu'il redoutait bien moins tout le mal qu'on pouvait dire de son
ouvrage que f entier oubli auquel* les derniers ordres du roi semblaient Pavoir condamné; la représentation de Genevilliers l'avait tiré de son oubli, et c'était là tout ce qu'il désirait. Son adresse , une fécondité de moyens prêts à se plier au temps , au caractère des personnes et des circonstances ; une ténacité dont l'audace n'avait point encore offert d'exemple, tout garantissait que ses ressources et son imperturbable opiniâtreté seraient plus qu'en raison des obstacles opposés par le gouvernement, que tant de difficultés ne serviraient même qu'à aiguillonner son amourpropre ; car Beaumarchais s'était dit depuis longtemps : « l'univers civilisé a les yeux ouverts sur mes noces et sur moi; l'Angleterre, l'Allemagne , l'Espagne et l'Amérique > théâtres d'autres exploits et d'autres réussites, me contemplent, 1 honneur de mon crédit tient à ce que ma pièce soit
JOUée.... ELLE LE SERA. »
Beaumarchais n'ignorait pas que non-seulement M. le garde-des-sceaux et M. le lieutenant-général de police s'étaient constamment opposés à la représentation du Mariage de Figaro (j'ai dit que l'opposition personnelle du roi lui semblait à peine un obstacle), mais que M. le baron de Brelcuil , ministre de Paris , était assez prévenu contre
l'ouvrage C'est pourtant ce ministre qu'il va se rendre
favorable : il a déjà calculé tout le parti qu'il peut tirer du caractère et de la position du baron de Breteuil dévoué à la reine et au comte d'Artois, très-accessible d'ailleurs dans son beau cabinet bleu, aux séductions mondaines. Il le fait solliciter par les plus jolies , et peut-être parmi ces solliciteuses en fut-il qui se donnèrent l'apparence de n'être pas intraitables, Pendant cette manœuvre agaçante, il fait agir d'autres ressorts , il met en jeu le crédit du prince , il parvient à faire parler la reine elle-même , tous donnent au ministre l'assurance , qu'outre les corrections et les adoucissemens exigés, pour le Mariage de Figaro, par M. Gaillard de l'Académie française , l'auteur en propose de plus considérables encore. Le ministre , revenant peu à peu de