‹ Mémoires de Fleury de la Comédie-Française (volume 2)Chapitre 20 sur 275 · CHAPITRE IV · texte numérisé non relu

CHAPITRE IV

voulait sauver; et, comme dans l'action , sa tête s'était dépouillée de sa chevelure empruntée , cette tête chenue, ce front uni où respirait toute la dignité de l'homme, toute la foi du chrétien mêlée à l'amour du père, oh! c'était hien en effet une évocation.

Maintenant que je suis de sang-froid, et s'il m'est permis de risquer un peu de critique devant un tel homme , peutêtre y avait-il trop de l'inspiré dans toute cette exécution. La voix de Voltaire devenait , à mesure qu'il parlait , perçante ainsi qu'un instrument qui s'échauffe. Était-elle alors maîtresse de lui , ou bien cette surabondance de puissance venait-elle de sa volonté? Etait-ce que sa frêle nature eût besoin d'exagération pour sortir hors d'elle-même , et se faire comprendre , ou plutôt que , dans son délire de tragédie , il se transportât au cirque antique et accentuât pour ses vastes proportions et devant ses milliers de spectateurs?

Avant de quitter Ferncy j'aurais désiré recevoir quelques leçons du grand professeur sur le rôle de Nérestan ; mais, craintif avec lui depuis mon aventure, ma sœur se chargea de porter la parole. Je la suivais , espérant un bon succès de ma démarche. Je serais heureux de rapporter encore ici quelques-unes des théories de Voltaire ; je conçois avec quel bonheur on écouterait ce maître de la scène ; mais je ne puis que dire la vérité. La leçon fut courte: «Étudie-toi dans ton cabinet, oublie-toi sur le théâtre. Je n'ai pas autre chose à te dire; à ton âge on peut avoir du talent, on ne saurait encore comprendre l'art. »

A peine de retour chez nos parens , il fallut dire adieu à ma sœur ; elle nous quittait. Pour ne point me chagriner, on avait tenu secret un engagement du mari et de la femme en pays étranger.

Monsieur et Madame Sainville se rendaient à Vienne , en Autriche ; leur talent y fut goûté, et surtout celui de ma sœur, Et chose étrange! Sainville se montra bientôt en-

vieux delà supériorité réelle que sa femme avait sur lui au théâtre ; il voulut prendre sa revanche et se faire une supériorité d'une autre espèce à la ville. Doué d'assez d'avantages personnels pour trouver partout des dames qui lui donneraient la réplique s'il voulait jouer Ylnconstant , il résolut de ne pas s'en faire faute. Jusqu'alors aimable seulement pour sa femme, il pensa que c'était porter tort à tout le sexe que de ne point se partager un peu. Depuis longtemps M. le vicomte chômait de cette sorte d'exaltation et d'enivrement qui était sa vie, il se jeta dans les bonnes fortunes. Nous apprîmes ces détails par les lettres de Félicité; nous mîmes cela sur le compte de la jalousie, nous en plaisantions même, l'infidélité n'étant guère qu'un péché véniel à toutes les époques; mais bienlôt les nouvelles devinrent sérieuses. Dans une tête folle comme celle de Sain vil le un désordre en amène un plus grand. Avec les bonnes forlunes , vinrent les dépenses , puis les dettes , puis le jeu et ses suites , et enfin , par imprudence ou mauvaise nature , Sainville se trouva compromis d;»ns une atfaire plus que repréhensible; sans les sollicitations d'une épouse, malheureuse de son inconduite et de son inconstance , l'affaire devenait des plus graves ; elle ne s'adoucit que par suite de l'intérêt et de l'estime qu'inspirait généralement ma sœur. On ferma les yeux , mais il fallut s'enfuir; notre mauvais sujet se réfugia en Suède ; je ne le suivrai pas là , il y devint trop coupable; je ne puis que couvrir son nom de l'oubli qu'il mérite (1)..

Quant à ma sœur, la régularité de sa conduite , le courage et la décence qu'elle mit à supporter son malheur lui méritèrent le respect de tous. Cette circonstance même lui valut les bontés de Joseph II et de l'impératrice sa mère ,

(I) Bien qu'ayant sa première femme encore vivante, il osa se remarier. Devenu ainsi bigame, il ne put jamais depuis rentrer en France : il mourut en Suède en 1792.

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