‹ Mémoires de Fleury de la Comédie-Française (volume 2)Chapitre 21 sur 275 · CHAPITRE IV · texte numérisé non relu

CHAPITRE IV

l'auguste Marie-Thérèse. Par un de ces hasards, qui mit toujours les destinées de ma famille sous de nobles et. puissaus patronages, admise dans l'intérieur du palais impérial , Félicité fut bientôt assez appréciée pour qu'on lui confiât une légère partie de l'éducation littéraire de la jeune archi-duchesse Marie -Antoinette.

Cette mission , qui n'eût été que bien accessoire en d'autres temps , acquérait son importance des futures destinées de la noble élève, dès-lors promise à la couronne de France. Marie-Antoinette s'attacha bientôt à ma sœur : on aurait dit qu'elle s'essayait sur elle à aimer les Français ; elle apprenait à être Française en tout ; c'était une sollicitude continuelle, des soins constatas et pour ainsi dire une inquisition du cœur ; elle voulait tout savoir, tout apprendre, tout deviner de la France ; nos mœurs, nos goûts , nos habitudes , s'identifiaient en elle ; elle faisait tout pour arriver Française à Paris. L'institutrice s'était chargée de diriger particulièrement l'Impériale écolière dans la prononciation de notre langue, et, en lui faisant réciter les vers i\vs meilleurs auteurs qui se sont illustrés sur notre scène, peut-être est-ce de ma sœur qu'elle prit ce goût assez prononcé pour le théâtre, qui fut plus tard un des prétendus griefs adressés à la femme de Louis XVÏ. Du reste, cette espèce de professorat dramatique dura peu. Louis XV, qui de loin en loin avait des velléités de religion, donna ordre à son ambassadeur, M. le marquis de Durfort, de faire à l'Impératrice des représentations à ce sujet, et bientôt après l'abbé de Vermond remplaça Félicité. De là , l'origine de la faveur de cet abbé , qui pins tard amena l'archevêque de Toulouse dans le conseil du Roi , et , avec lui , y lit enlrer la révolution. On conviendra que, pour un semblable résultat , il y avait profit à garder la comédienne.

Après de tels noms et de tels intérêts , il faudrait une plus habile transition que je n'en sais faire pour redescendre à moi ; on me donnera la permission d'y revenir sans

façon , ce sera une bonne habitude de prise pour mes souvenirs.

Un soir, léger de garde-robe , plus léger d'argent , mais riche de mille idées riantes , je pris, sans prévenir mon père, la route de Troycs.

Artiste champenois! ce titre paraîtra peu sonore pour un acteur aimant les grands seigneurs , ayant été élevé en gentilhomme, et comptant un vicomte dans sa famille. Ne pouvais je pas d'ailleurs /en restant avec mon père , être élevé au rang de deuxième amoureux dans une troupe royale? Oui , mais depuis que j'avais vu M. de Voltaire, malgré mon petit amour-propre, je me rendais mieux justice , c'est-à-dire, que , comprenant davantage ce qui me manquait, la Champagne me paraissait le premier échelon d'études à monter. Ce pays , où par une arithmétique proverbiale connue, quatre-vingt-dix-neuf Champenois font une si comique compagnie à un seul mouton , me semblait par cela même être peu diflicile, et devoir accueillir avec plus de faveur un débutant.

Ce n'est pas qu'en chemin je ne retournasse souvent la tête vers les clochers de Commerey: j'étais attaché à mes parens , mais le bonheur à domicile m'ennuyait; puis, j'avais entendu dire à mon père lui-même qu'on ne devenait bon comédien qu'en voyant plusieurs publics. Cette escapade était donc une sorte d'obéissance aux préceptes paternels.

D'ailleurs à cette époque la comédie était partout écoutée et partout suivie ; partout on trouvait un connaisseur ou un vieil habitué du parterre qui avait quelque chose à vous apprendre, partout enfin on rencontrait de ces élus du coin de l'orchestre, semblables à celui qui s'écriait jadis: Courage ; Molière! voilà la bonne comédie!

Je m'acheminai donc vers Troycs où je savais que je trouverais madame Nicetti , directrice du théârc de cette ville.

J'arrive et je me présente hardiment à l'administrateur

Page 1