‹ Mémoires de Fleury de la Comédie-Française (volume 2)Chapitre 207 sur 275 · CHAPITRE XXX · texte numérisé non relu

CHAPITRE XXX

lointain , il ordonna aux ténèbres de se faire de nouveau, et prescrivit aux convives de secouer encore la chaîne.

C'était le terrible moment!

Les ténèbres étaient revenues , et le choc des anneaux ayant renouvelé l'émotion extraordinaire dont j'ai parlé, peu à peu les lignes du fauteuil vide se dessinèrent : on aurait dit qu'un habile peintre parcourait une toile sombre avec un crayon de phosphore; bientôt, et comme par le même procédé, les plis onduleux d'un linceul blanc se drapèrent, quelque chose s'agita dessous, des mains décharnées s'appuyèrent sur le bras du siège, on distingua les contours d'une figure amaigrie , un souffle subit se fit entendre, des yeux brillans et sans direction roulèrent quelques secondes; enfin , ils se fixèrent sur les spectateurs effrayés : C'était d'Alembert !

Les convives avaient la faculté de voir le personnage évoqué. Cagliostro seulement pouvait l'entendre, et il en transmettait la réponse; mais il fallait encore que la demande fût grave et digne en tout d'un hôte qui avait la complaisance de revenir de si loin ; une question futile ou légèrement adressée eût été suivie des plus grands majheurs.

— Et que demanda- t-on à d'Alembert? dis-je à lady Mante, — On lui demanda , s'il y avait un autre monde. — Voilà quelque chose de curieux ! Pour ma part, je ne suis pas fâché de savoir à quoi m'en tenir. Que répondit le philosophe ? — Ah! monsieur Fleury ! une chose terrible, effrayante ; pour moi surtout qui , d'après mes malheurs, devais compter sur une meilleure vie... le croiriez- vous? Il répondit , avec la grosse voix que, vous lui connaissiez. — Comment avec la grosse voix que je lui connaissais! mais si c'est Cagliostro qui répondait pour lui. — Sans doute, sans doute; mais peut-être que dans l'inspiration, M. Cagliostro l'imitait, il répondit (ici lady Mantz prit une voix sépulcrale , basse , creuse , allongée à peu près comme notre spectre de Sémiramis) : il n'y a pas d'autre monde.

— Il répondit cela? — Oh! mon Dieu, oui: c'est désolant! — Pas du tout : est-ce qu'il n'y eut personne pour répliquer? — Répliquer à Monsieur d'Alembert! à un philosophe! à un mort Académicien! et qui revient... — D'où?

— Mais apparemment de... de... — Eh bien ! c'était ce qu'il fallait lui dire : « Il n'y a pas d'autre monde ! D'où viens- » tu donc? »

Lady Mantz trouva ma réponse fort juste ; mais elle prétendit que si j'avais été là , je ne me serais pas montré si téméraire ; sur quoi je prétendis aussi , que M* d'Alembert ou Cagliostro s'était moqué d'eux. Pour Cagliostro , elle n'en convint pas : dans ces sortes de cérémonies , il était purement passif. — Quant à M. d'Alembert, ça se pourrait bien , ajouta-t-elle comme par réflexion; car, j'ai bien vu que, lorsqu'on l'interrogeait, il avait ce petit mouvement d'impatience de la jambe droite qui , autrefois, lui faisait chercher les barreaux de son siège , pendant que j'avais l'avantage de lui proposer des objections chez M. le Maréchal.

Je ne voulus pas contredire cette folle dans sa croyance ; je n'en aurais pas obtenu ce que je désirais; elle connaissait Cagliostro, et par son moyen, j'espérais être admis en présence du curieux personnage.

L'origine de ce charlatan était absolument inconnue; il se donnait, lui, pour fiis naturel d'un grand maître de l'ordre de Malte ; tout ce qu'on en savait , c'est qu'il naquit à Naples, y étudia la médecine et la chimie , et chercha à se rendre habile dans ces deux sciences en voyageant beaucoup. Son talent de médecin lui servait de passeport , et comme il guérissait ou tuait avec d'autres formules que ses confrères, et que le peuple le plus crédule et le plus enthousiaste, est celui des malades, il eut bientôt une clientclle dans tous les pays où l'on peut payer des médecins.

Son coup de fortune fut la guérison de Mme Sarrasin , femme d'un riche banquier suisse; ayant eu le bonheur de

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