‹ Mémoires de Fleury de la Comédie-Française (volume 2)Chapitre 208 sur 275 · CHAPITRE XXX · texte numérisé non relu

CHAPITRE XXX

Fa tirer d'une maladie dangereuse , le mari , par reconnaissance , offrit à l'Esculape voyageur des lettres de crédit sur toutes les places avec lesquelles il était en correspondance; c'était ouvrir les coffres-forts des principales villes de l'Europe au mystérieux personnage, et par conséquent lui mettre pour ainsi dire en main cette baguette magique dont il sut tirer un si grand parti.

Il avait aussi un autre moyen de séduction : c'était sa femme, ou plutôt sa belle compagne. La divine Séraphina ne lui était pas de peu d'aide dans ses tours de gibecière; pendant qu'il donnait de la foi aux malades, elle en donnait, elle, à ceux qui se portaient bien; ainsi c'était une maison qui devait prospérer, elle était posée sur deux belles erreurs : l'espérance et l'amour.

Aussi Caglio.tro marcha-t-il rapidement à la fortune en ayant l'air d'y conduire les autres ; car outre sa médecine et ses guérisons, il s'annonça comme ayant trouvé le grand secret de faire :1e l'or , et pour être bien sûr de son affaire, il s'environna plus particulièrement de gens riches. Séraphina jetant de tous côtés ses beaux regards italiens , et Cagliostro prêelfant d'enthousiasme, la persuasion entrait dans tous les esprits et dans tous les cœurs : il fit croire *à la pierre philosophale, Séraphina fit croire à tout ce qu'elle voulut. Bientôt il établit une sorte de franc-maçonnerie dont il était le Dieu et elle la grande prêtresse. Tout Dieu veut des offrandes, toute grande prêtresse accepte des présens, et la maison divine marchait à merveille; car chaque sens y était flatté ; car c'était une ivresse continuelle : des chants sublimes , des instrumens éclatans, de splendides repas , de l'or , des perles , des rubis , des hommes aimables, des femmes, que dis-je? des fées et du mystère. Qui n'y aurait été pris? tout le monde, et Paris plus que tout le monde.

La malheureuse affaire du collier agrandit encore la réputation de l'adepte; il fit paraître en cette circonstance les mémoires les plus curieux, les plus inouïs et les plus ro-

manesques; on les lut avec avidité; il n'aurait tenu qu'à lui de devenir populaire, si, à la suite du procès, il n'avait reçu l'ordre bien intimé de quitter la France.

En traversant les villes du nord, pour sortir du royaume, son passage à Metz devint la cause d'une aventure comique dont plusieurs récils ont couru. Voici celui qu'on m'a donné comme le véritable.

Monsieur Laiour - Eccieux, qui depuis acquit une si grande fortune dans les îles, s'était marié à une femme qu'il avait été choisir dans un fond de campagne, d'après les idées de Sganarelle :

a Épouser une sotte est pour n'être pas sot. »

Mais dans ce grand calcul , il est une chose dont on oublie de tenir compte : c'est que, si toute novice ne pense pointa mal, elle trouve toujours quelqu'un qui sait l'y faire penser; or , il arriva qu'un officier en garnison changea notre Sganarelle en George Dandin.

Le brave homme s'en douta , on le lui dit , et cela joint à des chagrins de fortune , il résolut de brusquer un projet qu'il avait en tête depuis long-temps.

Réalisant d'abord ce qui lui restait de capitaux, il fréta un navire qui n'attendait que ses ordres pour partir , et ccei fait, il se dit : « Si ma femme est coupable , elle a de quoi vivre , je partirai seul ; si elle ne Test pas , je l'emmène , et j'irai lui faire ailleurs un sort digne de sa fidélité. »

Les opérations de ses recouvremens exigèrent plusieurs voyages , et il imagina à son dernier retour de conter à sa femme ( dont l'éducation avait été faite par une vieille superstitieuse ) qu'il avait eu le bonheur de consulter en route le comte de Cagliostro , que cet homme célèbre, lisant dans les cœurs comme elle lisait dans ses propres heures, avait vu , tout d'abord , en lui une grande pente au

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