‹ Mémoires de Fleury de la Comédie-Française (volume 2)Chapitre 217 sur 275 · CHAPITRE XXXI · texte numérisé non relu

CHAPITRE XXXI

rent des poèmes il c longue haleine, des comédies, des tragédies en trois et cinq actes, le tout sans aide et sans teinturier. Aussi le public, qui n'avait pas encore d'idée de cette renommée à huits-clos, 1 "attendait-il avec une sorte d'impatience dans la grande arène.

J'eus une sorte de succès de lecture; je trouvai dans l'ouvrage beaucoup de choses à effet et des détails d'une sensibilité vraie; mais c'était un peu dans la manière de Céphise du théâtre italien, et je craignis qu'une pièce, ainsi écrite, faite sans connaissance de la scène, ne fut bien mieux à la lecture qu'à la représentation : à la lecture, le bon dialogue , le dialogue coupé, est peu propre à l'effet , et la tirade ou le développement poétique en produit beaucoup. Au théâtre , c'est tout le contraire; mais à ce premier essai , je ne pus rien juger; outre ma préoccupation , le cinquième acte n'étant pas fini alors, je pensai qu'il pourrait donner au drame un peu plus de mouvement.

Madame de Montesson expliqua comment elle entendait ce cinquième acte, devant, lequel elle s'était arrêtée. On se leva ; on se promenait, on allait de long en large, on causait de la pièce, chacun dit son avis; M.Suard, qui se trouvait, en effet, de ce petit comité, conseilla tout un cinquième acte de sa façon , assez bien entendu.

— Je refuse , mon cher M. Suard , dit Mme de Montesson , ce serait trop vivre d'emprunt que d'accepter un acte, sur cinq. — Oui, oui ! on répandrait dans le monde, reprit le duc d'Orléans , que les pièces de Madame ne sont à elle que comme les sermons de l'abbé Roquette (1). — Il est vrai que mes ennemis m'ont pardonné tous mes bonheurs, excepté mon projet de gloire. — Que voulez -vous, ma chère ! c'est que viser si haut, c'est très grave. La gloire ! c'est un acte attentatoire de l'orgueil d'un seul contre l'or-

(I) On dit que l'abbé Roquette,

Prêche les sermons d'autrui , Moi qui sais qu'il les achète, J^ soutiens qu'ils sont à lui.

gucil do tous... Diantre!... mais nous dissiperons la ligue, la Comédie-Française nous jouera ! — Cela ne prouvera pas que la pièce soit de moi... ou disputera. — On ne disputera pas; on ne contestera rien. Nous lâcherons d'avoir une chute , nous tomberons en règle , et les envieux nous ren • dront noire renommée et l'entière propriété de nos œuvres.

On rit de cette plaisanterie de monseigneur le duc d'Orléans, qui aimant Mme de Montesson de toute la foi d'un dernier amour, avait une confiance extrême dans l'ouvrage et ne. croyait point être si bon prophète.

Un an après, et presque jour pour jour, toute la haute société se mit eu grand émoi : la Comtesse de Chazelles était promise à la Comédie-Française; on y répétait en secret. Là dessus grandes conjectures! on disait que l'auteur n'assistait à ces répétitions que déguisé; seulemeut on était indécis entre le voile de femme et le manteau d'homme. Personne n'ayant trahi la confidence , le mystère tenait la curiosité en éveil ; on donnait la pièce tantôt au marquis de Montesquiou , tantôt à M. de Ségur , à Mme de Montesson, à Mme la comtesse de Balby, à Monsieur , frère du roi même : ce n'est que la veille du jour fatal qu'on eut à peu près le mot de l'énigme.

Ceux qui ont lu dans Jean-Jacques la description de la première symphonie de son crû qu'il fit exéculcr, auront une idée de l'effet produit par la Comtesse de Chazelles. Je n'ai vu de ma vie une représentation comme celle-là ! le sexe de l'auteur, le caractère particulier de Mme de Montesson, celte sorte de respect que devaient inspirer les liens secrets qui l'unissaient à M. le duc d'Orléans, le double succès déjà obtenu par cette dame comme amateur, jouant souvent dans ses propres pièces, rien ne put gagner en sa faveur un public dont on voyait évidemment que le parti était pris d'avance; et pourtant , ce jour- là , les gens de cour ne formaient pas la classe du public la moins nombreuse.

Dès la première scène, et par l'accueil plus que sévère

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