‹ Mémoires de Fleury de la Comédie-Française (volume 2)Chapitre 22 sur 275 · CHAPITRE IV · texte numérisé non relu

CHAPITRE IV

en cotillon, m'appuyant du nom de mon père. Se donner comme collègue , c'était alors quelque chose auprès d'une directrice; se présenter pourvu de jeunesse et de bonne mine, c'est toujours et eu tout temps beaucoup auprès d'une femme. Je fus engagé pour jouer les amoureux comiques et tragiques en chef et sans partage. Pour un jeune comédien, c'est comme le bâton de maréchal donné à un capitaine adolescent. Les appointemens atténuaient sans doute sans valeur de celte dénomination pompeuse, madame Nicetti ne me donnait que soixante francs par mois. Eh bien ! je me crus riche , autant que je me croyais grand acteur, et cette estimation d'un talent à vingt écus ne me fit faire aucune réflexion défavorable.

Et puis, je n'avais encore essaye que d'une demi-indépendance, ici je la possédais entière, complète, j'étais mon maître !

Un grand besoin de mouvement et d'action me tourmentait ; j'éprouvais surtout un désir bien prononcé de faire ma cour aux dames ; car le papa Fieury me surveillait labas comme une jeune file. Ma mère , ma sœur , même mon beau-frère , alors si sublime, étaient autant d'argus d'une vertu que je ne demandais qu'à ébrécher.

A Troyes, je pouvais trouver ce moment favorable; car le dirai je? et non pas à ma gloire : j'en étais encore à ce qu'il y a de plus élémentaire sur l'amour; mais je voulais en finir. J'avais à cœur surtout de faire taire ce moqueur de chevalier deBoufflers, de qui il me revenait cent médians propos sur mon compte. « — J'ai fait un madrigal pour la sœur, une épgramme contre le beau-frère, disaitil ; quand donc FIcury me donnera- t-il occasion de faire sur lui un épithalame! »

Je m'étais fait expliquer ce dernier mot grec . certes bien injurieux pour un grand garçon qui commençait à faire sa barbe , et le savant de la troupe , en me le traduisant, en avait ri avec moi; c'était un jeune homme distingué, né de parens d'une famille noble anglaise , que mille

circonstances et l'amour de l'art avaient jeté au théâtre, où il montrait déjà un talent remarquable dans remploi des valets.

Paulin Goy était de mon âge, c'est-à-dire de l'Age d'un étourdi sans acquis ni expérience. Comme moi , Paulin avait un grand fond d'honneur , de sincérité, de zèle pour sa profession , et une sorte d'élan chevaleresque que nous avions pris tons deux dans nos relations hors du théâtre. Mais Paulin avait de plus que moi un fond de précoce maturité bien propre à tempérer mon étourderie et ma pétulance: quant à son talent, il faisait déjà préjuger avantageusement ce qu'on le verrait un jour ; et si, plus tard , il ne figura pas , ainsi que son camarade Fleury , à la Comédie-Française, c'est qu'ami du repos, fuyant les tracasseries, il ne voulut pas s'exposer à une lutte souvent difficile. Bordeaux et Bruxelles ne l'ont point oublié; il y a laissé des souvenirs ineffaçables : son talent y était applaudi , et la noblesse de son car/ictère lui valut l'estime générale. Partout oii l'artiste trouvait des admirateurs, l'honnête homme rencontra des amis. Je mourrai avant lui sans doute, car mon existence de théâtre a été plus agitée que la sienne , et je n'eus jamais cette douce philosophie qui le faisait si accommodant sur la vie, et lui servait à la faire trouver supportable aux autres; si alors il jette les yeux sur ces lignes , j'espère que cette inarque de souvenir de son vieux compagnon lui sera sensible.

La traduction grecque de Paulin mit quelque familiarité entre nous; de là les confidences, et bientôt l'amitié la plus sainte et la plus dévouée. Dès-!ors, fortune ( ou plutôt appointemmens), amis, plaisirs, études, tout fut en commun. JNos caractères cependant offraient plus d'un contraste : j'étais vif et emporté, Paulin calme et réfléchi ; je recevais avec impatience ses sages conseils à mon égard, jamais je ne le surpris dans un moment de dépit ou de colère contre moi, même au milieu de mes torts vis-à-vis de lui. Nous nous refroidîmes, et même nous fûmes brouillés

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