‹ Mémoires de Fleury de la Comédie-Française (volume 2)Chapitre 229 sur 275 · CHAPITRE XXXIIÎ · texte numérisé non relu

CHAPITRE XXXIIÎ

tin peu à lui que vous avez affaire. — Et pour lui plaire , que manque-t-il? — Peu de choses peut-être pour lui plaire; mais une chose essentielle pour lui jeter de la poudre aux yeux. Quelque chose qui lui laisse croire que vous lui plaisez toujours; une sorte d'auréole qui vous désigne, qui tienne la curiosité en éveil sur vous , qui vous fasse des partisans, des ennemis même : n'en a pas qui veut! Il vous faut, à vous , un publie de jolies femmes surtout; car au théâtre, quand vous avez un admirateur, vous n'avez qu'un suffrage , quand vous avez une admiratrice, vous avez une loge; me comprenez- vous? il vous faut enfin.... — La baguette des fées!... — Une aventure d'éclat ; une conquête brillante... c'est la tradition de Baron, cela. La réputation de Clairval n'a été aux nues que depuis ses bonnes fortunes patentes; Mole a fait marcher sa renommée à pas de géant, en intéressant plus d'une dame aimable.— Plus d'une!... le perfide! — Mais non; c'est de l'intérêt bien entendu. La femme dont on fait la conquête veut justifier sa faiblesse; plus elle sera grande dame, plus il sera nécessaire qu'elle fasse valoir votre talent; votre talent est son excuse : pour cela il faut que vous soyez le premier homme du monde , le premier artiste de l'époque. L'homme doit disparaître en vous sous la sublimité du talent ; la chute de la femme n'est alors que l'amour de l'art; il faut enfin que celle qui vous cède, mette votre réputation au niveau de sa faute. Voulez-vous aller au grand dans votre profession? c'est là la chose nécessaire, et pour votre emploi surtout, c'est le baptême indispensable. — Mais pour ce baptême-là , il me semble que j'ai trouvé une aimable marraine. — Non, mon ami, ce baptême-là, ce n'est pas par moi que vous le recevrez; je sollicite de l'avancement pour mon mari ; Louis XVI est sévère , et votre discrétion m'est essentielle; ainsi nos tête-à-tête sont seulement de vous à moi... vous avez besoin de quelque chose qui fasse plus de bruit d'ailleurs; quelque chose qui vous case tout-à-coup , qui vous donne votre rang sans avoir à

recommencer; car , je vous connais; après cela vous vous réformerez. — Vous croyez? — Eh sans doute, hypocrite! comment êtes-vous dans notre monde? moins en amateur qu'en curieux, et vous nous échapperez le plus tôt possible; mais il est essentiel que votre séjour chez nos grands, vous ait servi... nous causerons de cela.

Après ce petit dialogue , comme la marquise ne pouvait pas parler raison long-temps, elle remit son bonnet sur l'oreille.

Je restai ce jour-là (le jour est composé de 24 heures) une demi-heure de plus qu'à l'ordinaire; ensuite je me glissai par un corridor particulier, me trouvai dans le jar • din, longeai une allée de tilleuls, le ressort d'une petite porte joua : j'étais dehors.

Je rentrai à la maison , où m'attendait impatiente et inquiète une femme indulgente , vertueuse , et dont le cœur, tout à moi, était rempli d'une tendresse que je savais apprécier ; mais quel homme toujours constant à résister à l'ennemi du dehors, n'a jamais essayé de légères infidélités ! Une grâce victorieuse venue d'en haut, peut seule vous douer d'un tel héroïsme, et nous autres comédiens, hélas! la grâce nous est déniée.

Il m'est venu, à l'occasion de celte faute, que je confesse en toute humilité , quelques réflexions qui sont on ne peut plus dans l'intérêt du sexe, et qu'en conséquence je serais fâché de ne pas consigner ici.

Les femmes qui aiment avec délicatesse, et qui ne veulent jamais s'en rabattre sur l'amitié, exigent des hommes une fidélité à toute épreuve, certes elles ne savent pas ce qu'elles demandent.

A mon sens, la femme la plus heureuse, la plus tendrement aimée, est celle qui possède un mari constant, mais de temps en temps infidèle.

Cela se conçoit :

L'infidélité est une faute grave; or, pour se racheter, que ne fait pas un homme dont l'ame est bien placée!

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