CHAPITRE XXXÏII
Pendant l'existence d'un nmour de ménage, d'un do ces amours dont ]a quiétude ne doit jamais être troublée , mais qui par cela même n'a plus un grand mouvement , je prétends qu'un pelit dérangement conjugal , dans l'homme, est une bonne fortune pour la maison.
Dans ['infidélité il y a le remords, le retour, la comparaison : que de choses! Un poète a dit :
Pins je vis l'étranger, plus j'aimai ma patrie.
En effet, la comparaison donne une flamme nouvelle; c'est une ardeur rafraîchie , rajeunie, et pour ainsi clive retrempée qu'on rapporte au logis. Être infidèle, c'est choisir; c'est passer an tamis l'amour véritable, c'est l'épurer; c'est jeter en dehors tout ce qu'il a d'alliage : il n'est pas de repentir qui ne porte ses intérêts en zèle, en tendres soins, vn doux égards; celui qui acquiert un tel repentir est désormais l'esclave tendre et soumis de celle qui lui est supérieure de tout l'éclat de l'amour constant. L'homme trop sévère sur ses devoirs est souvent un tyran domestique, un monsieur Honesta, qui commande de tontes les hauteurs de la vertu; celui qui a succombé, au contraire , cherchant par quels moyens il paiera sa rançon, se laisse dominer par la femme qui l'aime; il devine un regard , obéit à un signe; ne lui doit- on pas une compensation? Heureuse donc, heureuse la femme trompée! Ce que je dis, je l'ai souvent observé, et, malgré cela peutêtre, ces dames hésiteront à me croire; car il en est peu dotit l'esprit puisse bien comprendre le produit net d'une infidélité.
Ce produit net me ramène naturellement à la suite d'une aventure dont je n'ai donné que le prologue; aventure dans laquelle, par le plus glorieux et le plus agréable ricochet, j'eus l'occasion de faire un petit cours de la science qu'on appelait alors par excellence : La science , c'est-àdire , que j'appris quelques-uns des grands secrets des éco~ nomistes*
J'ignore complètement ce qu'on pense aujourd'hui dos économistes , et s'ils sont oubliés ; mais alors ils faisaient encore la pluie et le beau temps : c'étaient des philosophes politiques étudiant les matières d'agriculture, écrivant sur l'administration intérieure, et ayant la prétention d'obtenir la régie de l'Etat.
Monsieur , frère du roi , le savant de la famille, curieux d'augmenter ses connaissances et à Fallut des nouveautés qui donnaient une réputation , se fît instruire dans cette haute science par un M. de la Rivière, membre, je crois, de quelque cour de judicature , et auteur d'un gros livre qui fit grand bruit dans le temps (1). Ce monsieur économiste fut , avec le célèbre Turgot, un des coryphées et un des croyans de la secte ; mais quand ce dernier , devenu ministre, tourna ses vues vers les parlementaires exilés, Monsieur , qui s'était déclaré , non pas ouvertement , mais à sa manière, pour la magistrature établie par le chancelier Maupeou, laquelle magistrature , je ne pourrais dire pourquoi , allait mieux à sa politique , fut contraire à M. Turgot, et en conséquence cessa de professer ouvertement des vues qui leur avaient été communes. Mais parce que ces principes, abandonnés en apparence , convenaient parfaitement à l'esprit subtil, lin et délié de ce prince , il resta économiste dans son intérieur , pour ses confidens , ses intimes, et surtout ses maîtresses.
Il semble étrange d'entendre parler des maîtresses de Monsieur : oui, Monsieur avait, je ne dis pas une, mais des maîtresses; oui, ce prince si retiré, s'occupanl de littérature et de notes historiques; polissant des pièces fugi-
(1) Nous supposons que ce gros livre est le même qui porte ce titre imposant : Considérations sur l'ordre naturel et essentiel des sociétés politiques, dû à la plume lourde, mais pourtant savante de M. Mercier de La Rivierre, conseiller au parlement de l*aris, ancien intendant de la Martinique. Cet économiste fat appelé en Russie sur sa belle réputation , il ne convint qne médiocrement à Catherine II, et après quelques travaux il revint à Paris,