CHAPITRE XXXÏII
tait, m'en faisait répéter les axiomes; elle me forçait à apprendre par cœur les plus singulières formules , et cela par demanda et par réponse. C'était la chose du monde la plus plaisante de nous voir. Tantôt elle riait, tantôt elle se lâchait ; elle voulait me forcer à catéchiser la Comédie- Française sur la savante doctrine des rapports de la production et de la consommation. Nous dissertions à l'envi ; nous lisions Quesnay , l'ami des hommes (1) , et M. de Rivière. Nous nous enthousiasmions avec les poètes économistes. Les Saisons de Saint-Lambert , les Moissonneurs de Favart , V Albert premier de l'abbé Leblanc, faisaient nos délices (2) ; calculs en vers, calculs en prose, calculs en ariettes, partout je trouvai ['économie. Je savais :
Que, le blé ne vient qu'autant qu'il est semé ;
Que, la cherté augmente la disette en faisant resserrer les denrées;
Que , lorsque la société se perfectionne , il y a progrès.
Ce qui me fit connaître :
Que, semblable à M. Jourdain qui faisait depuis longtemps de la prose sans s'en douter, je faisais moi-même depuis longues années, de la science économique.
Mais , ce que n'avait pas eu M. Jourdain , c'était un charmant professeur, déguisant avec grâce l'aridité du précepte sous un système d'encouragemens et de récompense parfaitement entendu. Aussi Dieu sait comme je profitais!
Une soirée d'automne, Monsieur était parti pour Brunoy ; j'étais , moi, au rendez-vous, dans un sanctuaire charmant, ayant vue sur un magnifique jardin anglais. La conversation devenait intéressante; la déesse du lieu m'abandonnait sa main. Tout à coup les arbres sont agités; un
(!) Livre économiste de M. Mirabeau père.
(2) Les économistes eurent aussi leurs poètes; l'économie avait établi ses chaires jusque sur le théâtre et dans les- poèmes; elle prêchait en tragédie, en comédie, en opéra; elle se glissa même dans PAlnianach des muses, et, on le voit, elle pénétra dans les boudoirs.
vent puissant les pousse avec fracas; les feuilles se froissent, les branches se heurtent ; de larges gouttes de pluie tombent pesantes comme du plomb, et leur bruit monotone et lent annonce l'orage ; ma dame écoute ; il se passe en elle quelque chose d'extraordinaire; elle se lève, ouvre les rideaux , puis se pose sur un tabouret : je la crus folle.
— Regardez!
Je regardai : le ciel était noir.
— Ecoutez!
J'écoutai : l'orage grondait.
— C'est l'orage , dis-je. — C'est le grand populaleur^ répondit-elle.
Je me tournai vers elle un peu effrayé. En ce moment un éclair passa sur sa figure ; elle poussa un cri de joie. Pour le coup , et à tout risque , j'allais appeler ses gens ; elle me devina , et me prenant par la main :
— C'est le grand populnteur, le tonnerre qui parle ; écoutez-le!... C'est le bienfaiteur du monde!... d'où viennent les richesses des nations?
Comme elle prenait son ton de catéchiste, et qu'elle m'interrogeait par une question à moi connue, je répondis tout de suite daus le sens de ses idées, comptant sur une plaisanterie ou craignant je ne sais quel accès :
— De la terre; puisque cette mère inépuisable reproduit sans cesse les alimens de nécessité première. — N'est-il pas une autre richesse des nations?
Et moi , debout, les bras pendans , et avec le ton lent, monotone et sans pensée d'un écolier qui répète sa leçon :
— Pardonnez-moi ; la population est la seconde richesse des nations, puisqu'en multipliant les bras elle multiplie les produits : la terre rendant en proportion des forces qui la travni lient. — Eh bien! ce tonnerre que vous entendez devient l'agent le plus actif de la population ! Cette voix, que le vulgaire redoute, est une voix de bénédiction et d'abondance. Ecoutez ! un orage imprévu survient, la nuit