CHAPITRE XXXIV
où Ton ne les peut trouver qu'au-dedans ; il se fait alors chez celui qui cultive les arts un travail , que je dirai (au risque d'être trop poétique ou trop commun) ressembler assez à celui de l'abeille : on court , on va , on vient , on essaie de toutes les émotions , puis on en garde en soi un vif souvenir, on rapporte le tout au logis, et on a sa provision faite; il ne s'agit maintenant que de trier cela , de choisir , de classer et d'en trouver l'emploi : le talent se fait un peu comme le miel : quand on a passé un assez long temps hors de la ruche , le voyage a profité.
Depuis mon aventure , j'allais assez souvent chez mon camarade de cachette. Ce rival généreux me recevait bien , il me faisait même l'honneur de me rendre visite : faut-il dire qu'il avait la manie de mettre la main à la plume ? Elève de Mercier, il venait me régaler d'un assez long ouvrage, sorte de drame héroïque, ou plutôt véritable pièce sans nom , Mercier , d'après son mot connu , l'ayant guéri de la tragédie.
Ce chapitre n'étant point consacré à mon noble collaborateur de bonne fortune et d'infortune, et rien que de trèsordinaire n'ayant eu lieu , entre nous , après ces commencemens si animés . je termine ici ce qui le concerne pour dire que cet homme de qualité me fit connaître particulièrement l'auteur du Tableau de Paris.
Pendant longtemps, Mercier ne fut pas en odeur de sainteté à la Comédie-Française ; il avait commencé cette fameuse ligue des auteurs qui nous obligea de venir à composition. Dans un ouvrage à sa manière, où il exposait toutes ses nouvelles idées sur le drame, l'ardent novateur proposait sérieusement de remplacer les pièces des auteurs qu'il voulait exclure de la scène , c'est-à-dire celles de Racine et de Corneille , par ses propres ouvrages , plus conformes, prétendait-il, à la grande réformation scénique dont il était le nouveau Luther : malheureusement les comédiens comprirent mal l'avantage de ce marché, et ils refusèrent avec quelques rires. Mercier se fâcha ; il fit cirtome i. 13
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cuîer même, à ce sujet , lin petit écrit en noire honneur et gloire; mais une de ses pièces, nouvellement reçue, attendant son tour, nous renvoyâmes la balle, en effaçant l'ouvrage du tableau et eu ôtarit à l\*iuteur ses entrées. Le dramaturge rayé réclama , nous attaqua vigoureusement et par voie d'huissier ; l'affaire fut évoquée au conseil, et lui, par suite de son originalité de caractère, pour être sûr que nos vérités nous seraient bien dites , courut à Strasbourg (je ne sais trop pourquoi à Strasbourg) , s'y fit recevoir avocat, et revint le plus tôt possible pour plaider en personne contre nous, gagner son procès, briser les portes du sanctuaire, et élever fièrement sur nos ruines le drame de Natalie.
Mais jamais homme ne jeta plus sa vie à l'aventure que Mercier ; une fois bien et duement reçu avocat, il eut autre chose à faire que de nous tourmenter, il avait besoin d'argent , et , s'il m'en souvient, ce fut alors qu'il travailla à son Tableau de Paris, ou bien qu'il conçut l'idée de cette grande révolution du globe, demandée par son libraire, révolution où la création est rétablie sur l'ancien pied , avec ce changement important que la terre n'est ronde que d'une certaine façon , c'est à dire comme un beau pain de Parmesan , et qu'autour de ce plateau , le soleil tourne , ainsi qu'un cheval au manège.
Occupé de ce grand travail de peindre Paris ou de reconstituer l'univers, Mercier nous laissa tranquilles; mais il s'acquit dès-lors celte réputation qui lui est restée , et, plus tard , quand je me liai avec lui , sa réconciliation avec notre théâtre avait eu lieu. Cependant ce n'était pas encore un des habitués du foyer. « Je n'aime point à me trouver aux prises avec la clémence de Messieurs de la Comédie , » disait-il en riant ; je crois, moi , qu'il aimait à se trouver aux prises avec l'indulgence de nos dames. Cet auteur était bel homme, bien disant , et j'ai eu de bonnes raisons pour lui soupçonner de grandes occupations en dehors de la littérature.