‹ Mémoires de Fleury de la Comédie-Française (volume 2)Chapitre 275 sur 275 · CHAPITRE XXXVI · texte numérisé non relu

CHAPITRE XXXVI

vanités de ce monde, j'avoue que c'était mon cas, et j'aurais donné beaucoup pour trouver le moment de faire sentir à Mme de Sainte-Àmaranthe la faute énorme qu'elle commettait.

Ce moment vint; mais, malgré mon courroux, je me montrai généreux : ce fut à la cinquante et unième représentation du Mariage de Figaro et lors du premier début de M11* Emilie Contnt.

Les corridors étaient encombrés; on se pressait, on se bousculait. J'étais allé faire quelques réclamations pour je ne sais quel numéro de loge mal enregistré ; j'avais réussi et je revenais avec tout le calme d'un pacificateur, en me serrant les coudes et cherchant la terre , car, tant la foule était grande, on nageait plutôt qu'on ne marchait. J'entends une plainte, une plainte de femme ! J'ai toujours eu une oreille facile à ces plaintes-là : je regarde : je remarque un mouvement , puis un autre , des mains se lèvent comme pour implorer ; on parle , on se demande quelque chose , on supplie ; mais le flot pousse le flot , et l'espèce de mer houleuse qui s'était formée à vingt-cinq pas de moi se retire par un mouvement de reflux qui entraîne quelqu'un qu'elle met en péril ; je m'élance , je lutte , et je ramène sur la plage une femme charmante , dont les gréeinens avaient un peu souffert.

Elle ne vit pas le délabrement de sa parure : une inquiétude très-forte la préoccupait :

— Monsieur, on m'a séparée de ma fille !... et M. le vicomte de Saint-Pons qui nous accompagnait...

Un sourire de triomphe parut sur ma figure; je ne sais comment madame l'interpréta.

— La verriez-vous , monsieur? verriez-vous ma fille? Connaissez-vous M. le vicomte? — J'ai l'honneur de le connaîlre... il ne peut tarder à venir jusqu'ici : déjà on circule plus librement. En attendant, madame, je resterai près de vous , trop heureux d'avoir pu être agréable en

quelque chose à madame de Sainte-Amaranthe. — Vous êtes, monsieur?... — Oh ! je ne suis qu'enchanté de vous avoir servie. Je me garderai bien de vous dire un nom qui me porterait tort. — Maman! maman! s'écria une jeune fille qui venait de franchir la foule , et qui se jetait , toute haletante, toute joyeuse, entre les bras de Mme de Sainte- Amaranthe. — Remercie monsieur, ma fille , dit la mère en pleurant et en caressant l'enfant. Tu n'as rien? tu n'es pas blessée?

Au mot : « Remercie monsieur, » et an mouvement que cette dame fit pour me désigner, l'enfant tourna sur moi des regards que je n'avais pu oublier... c'était ma céleste quêteuse! Déjà j'avais jeté les yeux sur cette tête embéguinée avec art, déguisée pour tous , mais que je voyais , par la pensée, si honorablement dépouillée. La jeune Amélie, après m 'avoir reconnu , se prit à me donner un de ces sourires qui étaient presque un bienfait, puis :

— Je connais monsieur ; il est très-bon et très-généreux. La mère étonnée allait m'interroger, mais M. de Saint- Pons arrivait à son tour.

— Mademoiselle vous apprendra comment nous avons fait connaissance , me hâtai-je de dire. Permettez-moi de me retirer, et de n'oser prononcer un nom tout simple à quelqu'un qui en porte trois. Je prends congé de madame d'Arpajon , de Saint-Simon , de Sainte-Amaranthe.

J'avais, bien entendu , corrigé par un sourire l'expression ironique ; car donner trois noms à quelqu'un , c'est l'accuser d'en avoir au moins un de fabrique; j'avais tort cependant : j'appris bietilôt que Mrae de Sainte-Amaranthe était noble du nom de Saint-Simon d'Arpajon , et que la vieille parente à laquelle sa fille fut confiée pour quelques jours, étant issue du chef de Saint-Simon , n'appelait l'enfant que du nom qu'elle regardait comme lui semblant le plus glorieux; ma petite vengeance n'eut donc aucune portée , et elle en aurait eu d'autant moins , qu'après cela , je

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