CHAPITRE XXXVI
duitéchez In pauvre veuve d'arlequin , triait de la reconnaissance bien volée!
Et cette petite avait une aussi belle nme qu'elle était belle à l'extérieur; qu'on en juge :
Un malheureux passementier, père de famille, sans pain, sans travail et sans ressource aucune pendant cet hiver éternel , alla demander avec instance aux ouvriers du port de l'admettre à leurs travaux. Ceux-ci le repoussèrent d'abord, mais enfin, émus de sa persistance, touchés de ses larmes , ils l'employèrent à jeter au-dehors l'eau qui s'infiltre à travers les bateaux après l'arrivage. Ce travail, trop pénible pour lui, eut bientôt épuisé ses forces; un jour, voulant se lever pour aller au port, il retomba auprès de sa femme déjà malade, et qui tenait le lit depuis deux mois. Il avait deux garçons en bas âge et une fille de douze à treize ans ; tout le temps que le brave homme put travailler à sa rude tâche , cette dernière se tint auprès de sa mère et de ses petits frères , le soin de la malheureuse maison roulant sur elle ; mais quand le digne ouvrier se vit cloué lui-même sur son lit, il fallut que, malgré son âge, l'enfant devint l'appui de la famille.
Elle avait du cœur, et, pour faire face aux premiers besoins, avant d'aller solliciter à genoux, s'il le fallait, pour être employée, elle courut au bureau de charité de sa paroisse. La personne à laquelle on l'adressa l'inscrivit d'abord sur un livre , afin de remplir, disait-elle, les formalités indispensables; puis elle ajouta, que maintenant on en délibérerait. Honteuse et désespérée, l'enfant sortit; sachant avec quelle anxiété elle était attendue, sa résolution fut prise : demander l'aumône.
S'éloignant aussitôt d'un quartier où tout le monde la connaissait , soit qu'elle fût troublée , soit qu'elle vît moins de honte à tendre la main dans une rue de pauvres, elle s'achemina vers le faubourg Saint- Jacques; là elle osa mendier. Elle était assez bien dévisage, l'indigence ne l'avait pas encore flétrie; ses vêtemens, quoique très-simples,
étaient ceux qu'elle avait mis pour se présenter décemment à la paroisse. Ceux qu'elle sollicitait ne voulurent pas croire à sa misère , on la repoussa ; et même les pauvres gens du quartier s'en mêlèrent; on l'appela «demoiselle ; » on lui dit «qu'elle venait de Longchamps; » on lui cria : «Quand on est si malheureuse on vend ses hardes!» Et cette dernière exhortation fut appuyée d'une protestation comme sait en faire le peuple indigné : on lui jeta au visage de la boue séchée par le froid. Transie de peur, tout en larmes , elle fuit , arrive chez elle , monte , et à peine a-telle agité la porte pour l'ouvrir, que ses malheureux frères se prennent à crier ces mots déchirants : Du pain! du pain, ma sœur ! Quand elle fut entrée , elle vit son père ranimant ses forces épuisées pour secourir sa femme évanouie, et les petits l'aidant à la soulever : «Du pain! » disaient-ils en tournant leur tête pâlie vers leur sœur; et le père répétait après ses enfans : — Ta mère meurt , du pain !
Que faire? à quoi se résoudra la pauvre tille?
— Je n'ai pas de pain , répondit-elle avec angoisse ; mais, entendant le cri de désespoir que le père et les enfans poussèrent en même temps, elle reprit: — Tout à l'heure, tout à l'heure... j'en aurai. Le honlanger servait des pratiques plus riches que nous ; j'ai donné l'argent de la paroisse. On m'a dit d'attendre... je suis venue vous rassurer.
Et après ces mots , sans écouter de réponse, voilà que cette enfant, moitié folle , mais résolue , descend de nouveau. Elle va de rue en rue, de boulangerie en boulangerie; enfin elle en trouve une où ne parait personne : ramassant en son cœur tout le courage ou tout le désespoir qu'il faut pour commettre un vol , elle entre, prend un pain et s'enfuit. Quelqu'un était dans Carrière-boutique : on crie, on appelle, on la désigne; elle presse le pas. Pendant qu'elle tient le larcin si précieux pour elle , personne ne pourra l'atteindre : ne va-t-elle pas secourir sa famille ! sa force est dans cette pensée. Mais un homme près de la sai-
sir, lui arrache son pain ; alors la fugitive s'arrête, et Ton peut s'emparer d'elle sans difficulté. On Pemmène chez le commissaire pour l'interroger : la foule l'entoure; cependant elle jette sur tout le inoncle des regards désespères qui demandent grâce, qui semblent chercher un cœur où sa prière soit entendue : enfin elle trouve là , devant elle, un visage d'enfant plein de commisération , et un sourire ami qui paraît la comprendre. Elle peut approcher assez pour glisser tout bas , mais avec instance, ces quelques mots : — Rue du Four, numéro 10. mon père , ma mère et mes frères!... A peine achève-t-elle, oh l'entraîne.
Que se passe-t-il cependant chez les parens de la pauvre fille? La mère est revenue à elle; son mari la rassure, ses fils lui disent : — « Nous aurons du pain! » Pourtant on tarde bien : une heure, une heure mortelle s'écoule! Ils écoutent. Les enfans vont cent fois de la chambre sur le carré, et leur sœur n'arrive point! Enfin des pas se font entendre : un même cri d'espérance est poussé par les quatre malheureux ; mais déception ! Ils retombent dans leur accablement; l'oreille de la misère et de la faim est habile : ce n'est pas leur fille , ce n'est pas leur sœur !
Non ; mais c'est mon ange, à moi ! c'est une enfant de l'âge de leur fille ; elle porte du pain et un panier de pro.visions : — Votre enfant ne viendra peut-être pas aujourd'hui, dit-elle de sa voix qui va à l'âme; nous l'occupons à la maison; rassurez-vous et mangez. Voici ce qu'elle vous envoie : tout à l'heure vous pourrez vous chauffer, vous aurez du bois. Et après ces paroles consolantes, elle met dans la main du mari deux beaux écus de six livres.
Qu'on imagine, s'il se peut, les bénédictions qui furent données à la pieuse enfant et à sa bonne messagère? Quand viendra-t-elle? Où est-elle? Qui êtes-vous? Comment tout cela se fait-il?
Ceux qu'on aborde avec des bienfaits ont une croyance facile, et l'ange composa tant bien que mal une histoire dont les bonnes gens se contentèrent ; puis elle retourna ,
non chez sa mère, qui dans ce moment était absente, mais chez une vieille parente dévote, acariâtre, dans la maison de laquelle on l'avait laissée pour quelques jours. Dieu sait si elle fut grondée! grondée d'abord pour s'être échappée des mains d'une bonne qui la conduisait au moment où elle reçut la supplique de la pauvre prisonnière , puis maltraitée presque pour une pieuse action , dont peut-être une femme plus avancée dans la vie ne serait pas capable, quoiqu'elle fût capable d'héroïsme; une action qui seule pouvait être comprise et exécutée par une nature jeune et de cette bienveillante énergie : et sait-on comment elle avait pu donner autant , la petite quêteuse? elle avait vendu sa superbe chevelure !
Oui, ses beaux cheveux, ses cheveux si onduleux , ses cheveux dont elle était si parée et dont elle semblait si hère, elle les fit tomber sous le ciseau!
Mais comment une idée semblable lui vint-elle?
Plus d'une fois un coiffeur avait dit en la voyant passer : — Voilà des cheveux dont je donnerais bien un louis d'or! Cela avait long-temps flatté la petite, et quand elle fut requise d'une bonne œuvre, n'ayant pas d'argent , sa mère étant absente et sachant bien que sa gardienne lui refuserait tout secours, elle se ressouvint du louis d'or du coiffeur ; elle alla trouver cet homme, et lui offrit de lui vendre la chevelure qu'il avait tant vantée. On juge de quel étonnement celui-ci fut frappé; il refusa d'abord : il craignait les parens ; mais sur un geste de la jeune fille, qui courut sur des ciseaux et s'en porta vigoureusement un coup dans une des plus belles boucles, le coiffeur frémit et consentit à consommer le sacrifice. Puis, après avoir demandé le secret, apprenant le but de cet acte extraordinaire , il gronda l'enfant sur son trop grand enthousiasme, et, sans doute pour qu'elle se ressouvînt de la leçon, il ne paya que quinze francs ces beaux cheveux de vingtquatre.
Je n'appris toutes ces circonstances qu'assez long-temps
après. Passant de nouveau dans le quartier de mes jeunes amies, car j'étais devenu pour elles une connaissance , je fus surpris de ne point voir celle qui m'attirait ; je la demandai , et vingt petites , contant , se relayant et s'arrachant la parole, m'apprirent le fait, que j'admirai ; elles me dirent de plus, que leur compagne avait été renvoyée à sa mère , et que d'ailleurs , Amélie de Saint-Simon ne pouvait se montrer de bien des mois , étant devenue très-laide (petit trait de femme en germe) depuis sa sublime coupe de cheveux.
J'éprouvai une véritable douleur quand j'appris que je ne reverrais plus l'aimable enfant, et , comme pour m'en rapprocher, je n'eus pas de cesse que je n'eusse découvert la maison du passementier que sa piété bien inspirée avait secouru. Le commissaire de police , M. Duhuet , je crois , me servit de fort bonne grâce dans cette recherche , c'était un homme humain, et la courageuse coupable avait été bientôt rendue à ses parens : la misère et l'âge étaient plus que suffisans pour l'excuser. J'appris que bientôt après sa délivrance, et comme si la bonne action faite pour ces honnêtes gens leur fût porté bonheur, le travail était revenu , et avec l'espérance du travail , la santé. Quand j'eus fait leur connaissance, je les aimai , et afin qu'ils ne manquassent plus désormais , peut-être aussi en souvenir de la jeune Amélie , je parvins à faire admettre cette famille dans l'administration des Menus : tout le monde a connu le bon Villate et sa fille Marie.
O brave homme et les siens savaient tout ce qu'ils devaient à leur bienfaitrice , ils avaient même su le nom du coiffeur qui acheta les cheveux ; je leur demandai de me f indiquer, et j'allai chez cet homme ; je débutai franchement avec lui , et pour conclure je tirai ma bourse : bien que ce soit un moyen de comédie, j'ai souvent éprouvé qu'il a aussi son effet dans le monde; cette fois encore il me réussit. Le Figaro avait déjà employé la précieuse chevelure; mais il lui en restait quelques boucles qui n'avaient
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f)ii servir et roulaient dans ses tiroirs , apparemment comme échantillon, le profane! je les recueillis précieusement, et lui dis de puiser dans ma bourse ; il se contenta de prendre un louis d'or en échange de ses cheveux; il faut être juste, c'était ce qu'il les avait estimés sur la tête de l'enfant.
On ne concevra peut-être pas que je m'arrête si longtemps sur des circonstances bien indifférentes pour la plupart des lecteurs, on concevra encore moins ces enfantillages d'un homme de plus de trente-trois ans à propos d'une petite fille , d'une petite fille qu'on ne peut supposer qu'il aime autrement que d'une sorte d'amour poétique, ou du moins si l'on comprend ces nuances d'aventures, on ne concevra pas qu'à propos d'elles on fasse faire station aux autres, qu'on les écrive, qu'on communique au public ces variétés insensibles de l'émotion : eh , mon Dieuï n'estil pas des momens inappréciés de la vie qui deviennent une date frappante , surtout quand des événemens qui n'ont d'abord qu'un intérêt doux et tout au plus quelque grâce, prennent ensuite tout le poignant d'une terrible tragédie ; c'est la page aimable du célèbre docteur de Voltaire, dont le revers est le feuillet le plus noir du livre du destin.
Mon peintre parla de moi chez Mme de Sainte-Amaranthe, et j'avoue que je fus piqué au vif quand il m'apprit qu'il n'avait pu parvenir à se faire donner la commission de m'inviter chez elle. Un grand désir trompé est un mal; mais désir trompé et mortification ensemble , c'est plus qu'un mal double. Mon nom se faisait à peine, et je crus comprendre que c'était pour n'être point assez brillant convive que je ne fus point admis tout d'abord : j'en voulus d'autant plus à cette dame. Quand le public nous rend justice , si quelqu'un nous méconnaît nous disons , en haussant les épaules : « Tant pis pour lui I il n'est pas connaisseur; » mais quand nous sommes seuls à nous la rendre cette justice, quelqu'un nous la refuse-t-il, nous lui en voulons beaucoup de ne pas deviner le grand homme enseveli sous le boisseau. Maintenant que je suis revenu des