‹ Mémoires de Fleury de la Comédie-Française (volume 2)Chapitre 32 sur 275 · CHAPITRE VI · texte numérisé non relu

CHAPITRE VI

Nous nous battîmes à l'épéc , et je reçus au bras une blessure profonde : le combat cessa aussitôt. — Monsieur le comte, dis -je à mon adversaire, quand je serai guéri nous pourrons recommencer. — C'est aussi ce que je veux, nie répondit-il. — Nous nous séparâmes dans ces dispositions hostiles. A quelque temps de là cependant Monsieur de la Touche prit son parti sur Clermonde, pendant ma convalescence il rompit. Quand plus tard nous nous retrouvâmes dans le monde il me parla de notre duel comme d'une folie qu'il n'avait aucune intention de renouveler. C'était un de ces hommes rares , qui savent oublier quand lisseraient en position de faire souvenir. Le fond de son caractère était la bravoure et la bienveillance; je lui avais prêté le collier sans bouder d'ailleurs , et il m'en estimait. Cette circonstance même, et des relations plus suivies, nous firent devenir amis, et, en d'autres temps, la fortune et son é|iée l'ayant porté très-haut j'eus plus dune occasion d'éprouver la noblesse de ses procédés.

On sait tout ce qu'a d'intéressant un blessé. L'homme qui a voulu mourir pour vous, vous est bien cher, Mesdames! il y a dans la bravoure quelque chose qui vous plaît avant tout, peut-être est-ce l'audace. Se battre c'est faire mieux connaître ses titres d'homme , et vous y tenez. Avouez-le, pas une blessure qui ne soit le présage d'une défaite..», surtout quand , ainsi que moi , on a pris un peu l'avance.

Cependant, mon enthousiasme amoureux ne m'empêchait pas d'avoir de temps en temps quelques inquiétudes sur les suites d'une liaison qui n'avait ni solidité ni lixité. Jusque-là , nous n'avions fait , pour ainsi dire , que tracer notre roman , il s'agissait de le réaliser. Tout n'était encore qu incertitude. 11 aurait fallu , dans l'intérêt de notre amour, nous réunir et nous confondre dans un engagement commun, pour être sûrs de rester et de vivre ensemble aussi long-temps que nos cœurs en formaient le désir. Dans l'intervalle de nos doux épanchemens, Cîer-

monde m'avait parlé souvent de Versailles, où elle avait joué la comédie sur le théâtre dirigé par mademoiselle Montansier, renommée alors et depuis dans les fastes de la galanterie et de la scène comique.

L'engagement de Clermonde touchait à son terme à Amiens; je n'en avais qu'un temporaire; bientôt nous étions libres. D'un autre côté , mon père pouvait écrire à la directrice de Versailles ; avec laquelle il n'avait pas été trop mal jadis, et pour Montansier un tel souvenir était une recommandation. Ce fut là-dessus que nous combinâmes notre plan , qui nous parut d'une exécution infaillible.

Cette pensée d'aller à Versailles plaisait à ma secrète ambition ; là , on était à portée de voir et d'étudier les bons modèles. Versailles était si près de Paris, et de la Comédie Française ! Je savais certes où j'en étais ; je savais tout ce qu'il fallait promettre de talent pour atteindre à ce but de toutes les ambitions de la scène comique, mais cette idée fermentait déjà dans ma jeune tête, et bien que je ne me trouvasse encore qu'un mince acteur de province, je n'en étais pas moins obsédé de l'espoir vague de figurer un jour sur l'illustre théâtre.

J'arrivai à Versailles l'imagination remplie de ces châteaux en Espagne. C'était en 1770 , vers le déclin du règne de Louis XV, alors que la fameuse favorite madame Dubarry jetait le plus grand éclat, à l'époque enfin qui est regardée, avec raison, comme celle de la plus complète corruption des mœurs , soit à la cour, soit dans les hautes classes du monde brillant , corruption qui commençait à altérer le fond de la société même. Me voilà le pied sur le premier échelon de la gloire et de la fortune! Paris et Versailles se tenaient par des liens de communication journalière , et la troupe de mademoiselle Montansier était en quelque sorte la succursale , ou plutôt la pépinière de la troupe de Paris.

Je me présentai sans timidité comme sans contrainte à

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