‹ Mémoires de Fleury de la Comédie-Française (volume 2)Chapitre 39 sur 275 · CHAPITRE VU · texte numérisé non relu

CHAPITRE VU

personne ait pu jouer avec une égale supériorité : l'Indiscrète dans l Ambitieux; Martine dans les Femmes savantes ; la Comtesse dans les Mœurs du temps ; Colette dans les Trois Cousines-, Mme Orgon dans le Complaisant ; la Fausse Jgnès; la marquise d'Olban dans Nanine ; l'amour dans les Grâces, et tant d'autres rôles si différens. Avec de l'étude et de la réflexion on peut se perfectionner le goût, et devenir une actrice très-brillante; mais la comédienne de génie est bien rare , et il y a la même différence qu'entre Molière et un auteur qui n'a que de l'esprit. »

— Assez, assez , s'écria Mlle Dangeville en essuyant des larmes d'attendrissement. C'est trop, beaucoup trop; Molière , Molière ! audacieux, qui faites cette comparaison, savez-vous que je n'ai jamais été que son humble servante?— C'est ce que j'ai voulu dire , répond Sainte-Foix. — Dans Nicole , Martine et caetera , interrompit vivement M. de Rochon de Chabannes ; mais Lekain semble vouloir parler. — Oui, oui, sans doute ; il faut bien que la Comédie-Française donne son bouquet. — Pas de flatterie au moins, s'écria l'aimable vieille, ou je vous le rendrai, Lekain. — Oh no , ajouta le tragique, la vérité, la vérité toute pure... Il y avait une fois... — C'est un conte, s'écria-t-on de toutes parts. — J'ai tant de merveilles à raconter que ça pourrait en avoir l'air; puis jetant les yeux sur le portrait de Mlle Dangeville et le désignant de ce geste noble qu'on lui connaissait , Lekain continua : Il y avait une fois une fée... — Bravo! bravo ! — Je ne veux plus de cela. Vous êtes de vilaines gens; je m'en irai.

Lekain alors accusa monsieur Rochon de. Chabaunes de lui avoir soufflé le conte. — Ah ah ! c'est lui qui est coupable. Un ancien ami ! comme je n'aime pas les courtisans, j'exile monsieur Roehon de Chabannes à Dresde. — Vous me faites peur! s'écria ce dernier. — Et puisque vous me donnez une puissance de fée , mon vieil ami , j'accepte la baguette ; et de mon autorité privée , je vous fais chargé

d'affaires de Sa Majesté' très-chrétienne à la cour de Dresde. — Est-il possible! — Oui ambitieux que vous êtes! j'ai réclamé contre l'injustice de votre réforme ; pour réparation le Ministre vous a haussé d'un cran , et vous irez le remercier demain.

— Messieurs, ajouta-t-elle en se dégageant des bras de son ami, qui réellement l'étouffait, M. Lemière m'a dit que les Grecs faisaient de leurs comédiens des ambassadeurs. Vous voyez qu'en France il n'y a pas à se plaindre , puisqu'une comédienne y fait des plénipotentiaires.

On peut juger de l'effet que produisit sur nous tous le bouquet que Mlle Dangeville rendait à son ami. La fête s'en ressentit et devint plus animée. Les comédiens français curent l'obligeance de dire à M. Rochon qu'ils perdaient à cela une comédie en cinq actes pour laquelle il avait demandé lecture ( cet auteur , homme d'état, avait fait jouer quatre petits drames aux Français avec beaucoup de succès). Ses confrères mêmes le félicitèrent. Quant à l'illustre Marie, elle jouissait de son ouvrage, et elle voulut que tout le monde prît part à la joie générale: on ouvrit les portes, le peuple entra, on forma des contredanses, on distribua des rafraîchissemens : c'était un concert de bénédictions et de louanges ; ces ouvriers, ces femmes brillantes , ces hommes de lettres , ces jolies paysannes, ces cris de joie, ces cris de l'âme, ce pêle-mêle si beau à voir... j'étais au troisième ciel !

— Eh bien! Préville , que pensez-vous de cela? dit en lui frappant doucement sur l'épaule, et le réveillant presque de sa contemplation , l'héroïne du jour. — Que Dangeville a retrouvé son parterre.

AMITIE DE XiEKAIK.

Préparatifs du mariage du Dauphin. — M1,c Clairon. — Intrigues contre Dutnesnil. — Fêtes de Versailles. — Athalie. — Duuiesnil prend sa revanche. — MIle Besse. — Fleury et les mousquetaires, — Le roi me complimente.

Ma visite à Mlle Dangcville mit le feu dans ma tête , et moins que jamais je perdis de vue le but que je m'étais proposé. Arriver par un travail opiniâtre et par des démarches suivies à débuter un jour, et le plus promptement possible , à la Comédie-Française : telle fut ma pensée de tous les instans. Les principaux acteurs de ce théâtre venaient jouer tour à tour à Versailles individuellement , comme ils le faisaient en province , quand ils obtenaient des congés. Lekain lui-même , précédé de sa réputation colossale , y apparaissait quelquefois , et prenant à moi beaucoup d'intérêt , il avait l'extrême complaisance de nie donner de temps en temps des leçons pour la tragédie,

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genre auquel véritablement je n'étais pas appelé. Si quelqu'un avait pu me la faire comprendre , c'était certes ce grand acteur, peut-être celui de tous qui avait le mieux appris son art. Je reproduirai plus tard , à l'occasion de mon camarade Talma, quelques-unes de ses théories, dont je tâchais de me faire l'application , avec plus de bonne volonté que de succès; mais je n'ai jamais eu l'étoffe d'un héros, et c'était à mon corps défendant que je faisais quelques excursions obligées dans ce haut domaine théâtral , car il fallait alors se conformer à l'usage : débuter à la fois dans le tragique et dans le comique , c'est-à-dire dans deux genres tout-à-fait opposés.

La meilleure école était sans contredit celle de la Comédie-Française. J'y allais assez fréquemment , au moyen des billets et des facilités que me procuraient Lekain et Mme Drcuin , dont je continuais à cultiver l'amitié. En acteurs, la Comédie-Française n'avait rien à envier à aucun théâtre du monde ; mais elle avait à regretter deux actrices qu'on citait sans cesse quand il s'agissait de la perfection de l'art: Dangcville (je viens d'en parler), et M1Ie Clairon.

Quand je débutai à Versailles , je n'avais jamais vu sur la scène cette dernière, une des plus grandes tragédiennes qui eût paru au Théâtre-Français ; mais comme on assurait qu'elle y reparaîtrait tôt ou tard , j'attendais ce moment avec le désir et l'impatience d'un écolier qui attend l'apparition d'un célèbre professeur. Ce moment se présenta beaucoup plus tôt que je ne l'espérais , et dans des circonstances d'ailleurs fort remarquables. Nous touchions à l'époque du mariage de Monseigneur le Dauphin, depuis Louis XVI, avec Marie-Antoinette d'Autriche , jeune princesse destinée à partager son trône et ses malheurs. On ne parlait déjà plus à la cour et à la ville que des grands préparatifs que partout on pressait pour célébrer avec pompe cette union, à laquelle se rattachaient tant d'idées de bonheur.

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