‹ Mémoires de Fleury de la Comédie-Française (volume 2)Chapitre 40 sur 275 · CHAPITRE VIII. 8t · texte numérisé non relu

CHAPITRE VIII. 8t

Le bruit courut que Mlle Clairon paraîtrait en cette circonstance, à la cour, sur la scène tragique, où la duchesse de Villeroi, qui l'aimait tendrement, tenait à la réinstaller, pour ainsi dire, elle-même. II y eut, dans le courant d'avril 1770 , avant les fêtes préparées à Versailles, et sur le théâtre de la Comédie-Française, une répétition iYJthalie. telle qu'on devait la jouer au grand théâtre de la cour, c'est-à-dire avec les chœurs, les comparses et lout l'appareil théâtral. Mlle Clairon parut en effet, et, quoique dans une répétition décousue , elle se montra , disait-on , plus héroïque que jamais , développant une majesté qui en imposa à une assemblée choisie et très-nombreuse. Comme j'avais la certitude de la voir jouer à Versailles , et que je préférais jouir de tout l'effet scénique d'une pareille représentation, je ne voulus point aller à la répétition de Paris. Cependant à quelques jours de là , on répandit la grande nouvelle, que Mlle Clairon ne jouerait plus le rôle (YAthalie , quoiqu'elle l'eût déjà répété , mais reparaîtrait dans celui d' Amenaïde. Cette espèce de mortification, disait la chronique , lui venait de Mme Dubarry , qui , protectrice déclarée de Dumcsnil , avait obtenu du roi qu'on ne ferait point un passe-droit aussi injuste à cette dernière actrice , non moins célèbre que sa rivale.

Mme de Villeroi au désespoir se donna aussitôt de grands mouvemens pour parer le coup qui menaçait sa chère Mlle Clairon , et telle était l'extrême passion de celte grande darne pour celle qu'elle appelait notre Melpomène, qu'elle ht tout au monde alin que la susceptibilité de la tragique déesse ne fût point blessée par une mortification de cour.

Ou s'occupa beaucoup dans le ménage royal de cette affaire. Louis XV, excité par la favorite, tenait bon pour Duaiesriil ; Mmc de Villeroi remuait ciel et terre pour Clairon ; il y eut des marches et des contre-marches; aux sollicitations succédèrent les intrigues; enfin Mme Dubarry ayant liui , de guerre lasse , par se désister (à l'issue d'un

conseil de cabinet sans doute) , le roi de France et de Navarre céda à la reine de Carthage. Il fut solennellement décidé que ce serait Mlle Clairon qui jouerait le rôle ^ A thalle.

Enfin les fêtes de Versailles commencèrent. Aucune description ne pourrait en peindre la splendeur ; elles avaient attiré de toutes les parties du royaume et même des pays étrangers , un immense concours de curieux. L'élégance des habits, la richesse des équipages, la beauté des parures des dames de la cour, toutes resplendissantes de diamans ; la richesse du grand couvert ; Illumination des jardins éclairés tout-à-coup et comme par enchantement, de plusieurs miliiers de lumières , brillant sous des cristaux de diverses couleurs, offrirent une succession d'aspects ravissants. Qu'on juge de la fête par le luxe du bouquet d'artifice ! en un clin d'œil on vit s'élever dans l'espace trente mille fusées d'un écu la pièce. Je n'ai jamais vu quatrevingt-dix mille francs de fumée faire un plus bel effet !

Je ne m'arrêterai pas aux fêtes données à Paris , et qui furent marquées par une catastrophe d'un présage bien sinistre. Curieux et empressé de tout voir , je faillis me trouver au nombre des victimes , bien m'en prit d'être alerte et avisé.

La représentation tant annoncée eut lieu enfin au grand théâtre de la cour , et j'y assistai. C'était quelque chose de vraiment royal, digne d'un peuple brillant donnant la bienvenue à la fille de Marie-Thérèse. Jamais je ne vis tant de luxe et de faste réuni dans une salle si riche. Quelle pompe de spectateurs ! Athalie pouvait paraître , je doute que les douze tribus d'Israël lui eussent présenté une cour plus magnifique. Athalie parut en effet, je me trompe , ce ne fut point cette reine des Juifs , peinte à si grands frais par Racine 9 Mlle Clairon mentit à sa haute réputation , elle déclama plutôt qu'elle ne sentit son rôle; du moins tel fut l'effet qu'elle produisit sur moi , et sur la plus grande partie du public ; on la trouva au-dessous de sa renom-

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