CHAPITRE VIII
mais je ne veux que des armes loyales. Les alexandrins de Corneille ou de Voltaire ne sont-ils pas suffisans? Voyez si ce n'est pas une horreur! voilà les petits vers qu'on veut me donner pour appui. — Àvez-vous meilleure vue que moi? lisez , jeune homme. Et Lekain me présentait le papier. Je lus.
De la cour, tu voulais en vain Expulser, ô Clairon! ton illustre rivale ;
Dumesnil parait, et soudain
D'elle à toi l'on voit l'intervalle.
Renonce, crois-nous, au dessein
De surpasser cette héroïne;
Ton triomphe le plus certain Est d'avoir en débauche égalé Mes.,.
— Épargnez-nous la rime, mon ami; bien qu'elle soit riche. — Ces vers sont durs, sanglans, dit Dumesnil. Cette rime est malhonnête et n'est pas vraie. Je voudrais pour beaucoup que cola n'eût pas été fait. — Ce sont des vers de courtisan, riposta Lekain. On ne sait que faire à Versailles; on se fabrique de grosses haines sur de minces sujets, afin de s'occuper. Les rivalités de théâtre sont a la hauteur de nos hommes d'état. Et vous conviendrez (ceci je vous le dis bien bas), que le dictionnaire de Jeanne Vaubernier doit fournir souvent de pareilles rimes. — Si je savais cela je lui renverrais sa robe!
Cctle excellente femme était réellement fort courroucée qu'on la défendît ainsi; c'était mai l'entendre; le rimeur avait voulu évidemment faire sa cour à Mme Dubarry; mais l'injure était trop forte. Il est vrai qu'on devenait tant soit peu méchant, et que, depuis assez long-temps, le caractère français, en perdant de son ton léger et de sa franche gaîté, s'altérait d'une manière sensible. Il y avait comme une inquiétude sourde, qui profitait de toutes les occasions pour s'épancher nu-dehors. Celte querelle de théâtre était un prétexte, on le saisissait; le caractère frondeur cherchait où se prendre, et s'accrochait à tout.
Je ne puis expliquer autrement de grandes noirceurs sur de petits riens. Lekain attribuait à la paresse ce qui était une maladie réelle : la nation avait le spleen.
Ces réflexions ne me vinrent pas précisément à celte époque, j'avouerai même que les vers en question m'amusèrent; j'étais trop jeune sans doute pour faire des observations sérieuses et être frappé de pareils rapprochemens. Mais tout ce que je vis depuis me donna beaucoup à penser.
D'ailleurs, je m'adonnais alors avec un zèle ardent , une persévérance tenace (et je puis dire avec quelque succès), à l'étude des rôles de mon emploi. Ma position était même assez douce au théâtre de Versailles, lorsqu'il m'arriva une aventure qui doit trouver ici sa place; elle fit grand bruit dans le temps, soit à la cour soit à la ville.
Avant d'en venir au fait, je dois faire un aveu qui me coûte; mais comme il uf arrivera parfois de dire un peu les peccadilles des antres, je tiens à prouver que ce ne sera point en manquant de sévérité pour les miennes.
On se souvient du chagrin que m'a causé la désertion de Clermonde; on se rappelle combien mon cœur en souffrit. Lui ayant consacré ma vie dans le temps, je ne sais si j'ai parlé de ma résolution de renoncer pour toujours à aimer d'autre femme ; si je ne l'ai pas dit , j'aurais dû le dire , car c'était une chose arrêtée.
Mais les dispositions de Pâme la mieux affermie se dénaturent devant certaines séductions. Hélas! j'avais peu l'expérience de la vie, et j'appris à mes dépens, que par eela même qu'un homme est affligé, il est consolable.
Une fort jolie actrice, Mlle Besse, se fais ut fort remarquer dans la troupe de Versailles; elle était surtout recherchée par les of liciers des chcvau-légers de la maison du roi, qui, comme tapageurs, avaient presque remplacé les mousquetaires.
Je ne puis deviner par quelle redondance de la destinée, je me suis tant de fois trouvé en rivalité avec des jeunes gens appartenant à l'épce; peut-être est-ce que ces mes-