CHAPITRE VIII
sieurs ne s'adressant pas aux moins jolies, j'ai aussi le malheur d'avoir bon goût. Ce qu'il y a de certain, c'est que ceux-ci poursuivaient Mlle Besse, comme une proie qui ne pouvait leur échapper; mais dédaignant leurs hommages celte jeune aclrice eut le travers de me préférer, et d'afficher sa préférence. De mon côté je l'aimais, non pas autant que Clermonde, mais avec un cœur plus exercé. Outrés de sa froideur, ces jeunes éeervelcs complottent de s'en venger sur moi. Je ne savais rien de positif encore, mais une foule de circonstances réunies m'avertissaient. Ceux qui n'étaient pas de service à la cour venaient plus souvent au spectacle; ils s'y groupaient comme pour être en forces, faisant d'ailleurs beaucoup de tapage ; très-souvent par des chut! et des paix- là! ils affectaient, quand je jouais, de détourner ou de couvrir les applaudissemens dont le public me gratifiait. Ces indices, et d'autres encore , me firent pressentir que , lot ou tard , je devais m'attendre à une explosion insultante. Du reste, j'étais bien résolu de ne donner à ces messieurs aucune prise, aucun prétexte contre moi; mais, en même temps, j'étais décidé à me défendre avec énergie et courage à la moindre provocation.
Un de ces habitués du coin de l'orchestre, comme j'ai rapporté je crois qu'on en trouvait alors, médit un soir, en se glissant à côté de moi, avec l'air d'un homme qui craint d'être surpris :
— Monsieur Fleury, l'orage gronde!
Et d'un geste, aperçu seulement par moi, il me montrait plusieurs mines hostiles qui nous entouraient en ce moment, des yeux menaçans me parcouraient, comme pour prendre mesure de ma personne.
— L'orage n'est pas dangereux au mois de janvier, répondisse sur le même ton.
Mais je me tins sur mes gardes.
Le lendemain, je venais déjouer Tancrède, et, après la représentation , je sortis du théâtre avec M1Ie Besse, dans
l'intention de l'accompagner chez elle et de rentrer ensuite chez moi , où je devais souper en compagnie de mon père, qui se trouvait en ce moment à Versailles. Ma jeune amie était en chaise à porteurs, et, cavalier galant, je raccompagnais à pied, les mains dans mon manchon, pour me garantir du froid alors fort vif. La lune, en son plein, éclairait les larges rues de Versailles. Mon domestique suivait à quelques pas, portant mon costume dans un paquet, et n'ayant pu y fourrer le sabre de Trancrède, il le tenait sous son bras. Nous remontions tranquillement la rue du Réservoir, tout paraissant calme autour de nous, lorsqu'au détour d'une rue , j'aperçois une bande d'hommes. Ils semblent s'agiter pour prendre leur élan ; placés entre nous et la clarté, ils se dessinent comme des silhouettes menaçantes; je devine qu'ils vont fondre sur moi : ils étaient dixsept enveloppés dans leurs manteaux, et par cela même, peu libres dans leurs mouvemens. A cette vue, une pensée prompte comme l'éclair me fait agir sans balancer : je saute sur la chaise à porteurs; je prends MUe Besse dans mes bras, et la pousse dans une porte cochère entr'ouverte, où venait d'entrer une voiture; puis, tirant la porte à moi, je m'y adosse, l'épée à la main, faisant face à mes ennemis.
Tout cela ne fut que l'aifaire d'un moment, mais ne se fit pas sans bruit. Ces messieurs me serrant toujours de plus près , je m'aperçus qu'ils avaient sous leurs manteaux non-seulement des épées , mais des bâtons : c'était évidemment avec l'intention de m'en frapper Mes dénis se serraient de rage. Reconnaissant quelques-uns de ces officiers à leur son de voix et à leurs cris:
— Messieurs, leur dis-je , venez l'un après l'autre, mais ne m'assassinez pas!
Dans ce court intervalle, mon fidèle domestique ayant lâché son paquet, accourait pour défendre son maître, en criant à tue-têle : au secours! et écartant d'abord avec le sabre de Tancrède ceux qui commençaient à m'attaquer. Déjà plusieurs personnes étaient aux fenêtres, et les pa-