CHAPITRE IX
sans doute), les ministres de bonne foi sont dupes, et M. Turgot le fut cette fois-ci complètement.
L*** était adroit, il avait affaire à l'une de ces consciences pures qui ne peuvent comprendre une bassesse, il eut beau jeu pour se justifier, ne sachant pas Mme Lobreau à Paris , et croyant ainsi que personne ne pénétrerait le mystère de ses arrangemens.
Au conseil le plus prochain, M. Turgot défendit son subdelégué avec toute la chaleur d'une ame convaincue; et après l'éloge complet de la confiance que cet homme méritait, l'honnête ministre conclut par un appel à la justice du roi , pour punir les calomniateurs.
Louis XVI, pour toute réponse, tira vivement de sa poche les papiers que la reine lui avait remis sur cette affaire, les jeta sur la table, et tourna le dos en disant :
— Je n'aime ni les fripons ni ceux qui lessoutiennent(l).
Le lendemain la France perdit M, Turgot, Louis XVI le remplaça par M. de Clugni, et la fée Urgclle de Lyon reprit sa baguette et son empire.
Ministres et acteurs ont leurs déboires, et mon temps d'épreuves aussi était arrivé. Quand je quittai mon père, impatient de voler de mes propres ailes, je crus que je trouverais partout la même indulgence; mais combien je fus Cruellement désabusé! que. de désagrémens à dévorer à mesure que j'avançai dans mes essais, que je pourrais appeler à la rigueur un dur apprentissage.
J'avais chaussé le brodequin espérant ne marcher que sur des roses; hélas! un certain jour il ne me garantit
(I) Ce rapprochement d'une anecdote de théâtre et d'un fait historique est fort curieux sans doute; mais tout cela prouve moins contre Turgot que contre Louis XVI. On peut être grand ministre et se laisser duper par un fripon subalterne. La faiblesse du grief prouverait combien il était difficile d'en trouver de véritables contre un tel homme. Après ce renvoi , le vertueux Malesherbes donna sa démission. « Je n'ai plus que faire ici, dit-il. » On trouve dans ce peu de mois la plus belle apologie du ministre en disgrâce.
guère des ronces et des épines... je ne sais si je me fais comprendre.
Je ne dirai pas le mot terrible cependant; mais là-dessus, il faut que j'apprenne à tous ceux que la même infortune menace, qu'ils doivent à un homme de mon nom la circonlocution si heureusement trouvée pour sauver la crudité' d'un mot mal sonnant. En toute chose c'est beaucoup que d'épargner l'oreille; quand le malheur semble n'arriver que par un détour, l'amour-proprc n'y perd pas autant, et le sentiment de Pasquin, qui tient au moins à sauver la rime, est tout-à-fait dans le cœur humain.
Un jeune homme, ayant plus d'avantages extérieurs que de talent , jouait la tragédie , vers 1 733 à 1736 , au Théâtre- Français; son nom de guerre était aussi : Fleury. Le public le goûtait d'autant moins, qu'alors c'était le bon temps de Quinault-Dufresne, et la comparaison ne pouvant être favorable au nouveau venu, le parterre l'avait pris en grippe; aussi lui arrivait-il plus d'un désagrément, et entre autres, celui que je signale et que je n'ai pas encore nommé.
Ce comédien avait un père aubergiste rue du Faubourg- Saint-Honoré , et de plus Cent-Suisse du roi. Ainsi que tous les pères, il croyait au talent de son (ils, attribuant, comme de raison , à la cabale le bruit injurieux dont on accueillait celui-ci. Une fois il veut y mettre un terme. Il endosse son costume, fourbit son épée, et, en la compagnie d'un magnifique chien ordinairement gardien terrible de la maison, il s'achemine vers le théâtre, se rend dans les coulisses. Bien entendu que le superbe Tarquin est tenu en lesse. On craignait cet homme dont le caractère était indomptable, et comme il venait un petit jour, on le laissa se placer à sa fantaisie, après s'être assuré de la captivité de son compagnon. On jouait Iphig énie en dulide. Le roi des rois avait éveillé Arcas, Ulysse venait de parler politique, Achille paraissait. (Achille c'était mon homonyme.) Le parterre lui fit entendre à sa manière qu'il le reconnaissait. Fleury, en homme accoutumé, n'y fait pas autrement attention;