‹ Mémoires de Fleury de la Comédie-Française (volume 2)Chapitre 53 sur 275 · X.E PUBLIC DOMPTE · texte numérisé non relu

X.E PUBLIC DOMPTE

Les abonnés et les habitués. — Anecdote. — Le duc de Duras ne m'oublie pas. — 'Visite à Lekain. — La petite Saucerotte. — .Représentation de Fenceslas. — Querelle avec Marmontel. — Première apparition. — Iphigénie en Champagne. — - Je me rattrape.

Enfin je domptai mon public. Mes études, ma persévérance , peut-être la régularité de ma conduite , me valurent des partisans. Je fus admis dans le monde, les sociétés les plus aimables me firent accueil; je sentais qu'il revenait toujours quelque chose à mon talent de ers fréquentations. Si les auteurs dramatiques sont des écouteurs aux portes, il faut que le comédien pénètre jusque dans les salons. L'un peut trouver la vérité en écoutant, pour être vrai, l'autre doit voir. Bientôt on me sut gré de ce commerce avec les gens de goût, bientôt le parterre fut à moi ; j'allai même jusqu'à l'aire la conquête de l'abonné, ce sultan du tbéâtre,qui d'après une expression appliquée au public par IVéville . semble dire : Amuse-moi et crève.

ÎOi LES MÉMOIRES DE FLEURY.

Et pourtant , comme il s'amuse peu , l'abonné ! c'est toujours chez lui qu'on trouve la portion ennuyée du public; pour lui, le spectacle se renouvelle si rarement! L'abonné vient tuer le temps, tuer les acteurs, tuer les pièces. Il bâille, siffle ou parle. Nulle illusion pour lui; il sait par cœur les ouvrages, les comédiens, il se pique même de savoir par cœur les actrices, car il est malin et vantard; passez-lui cela , l'abonné n'est pas méchant , il protège, il adopte, il garantit les administrateurs et les comédiens; voulez-vous être bien avec lui? appelez le le protecteur des arts, et gardez-vous bien de le laisser deviner ce qui est su de tout le monde : c'est qu'il ne vient au théâtre que pour se dispenser du café', et se donner Molière avec le prix de la demi-tasse.

Je raconterai, en l'orme de paranthèse, une aventure arrivée à un abonné modèle. Je ne saurais trop dire si le fait s'est passé lorsque j'étais à Lyon, si c'est avant, ou si je l'appris ensuite; écrivant à de trop longs intervalles de nies souvenirs , je puis garantir l'anecdote et non la date.

Un négociant de cette ville, excellent homme, habile à arrondir sa fortune, attaché à sa jeune épouse, tout juste tiutant qu'il faut l'être pour ne pas oublier ses intérêts; conciliant d'ailleurs avec adresse la galanterie conjugale et l'économie domestique, abonna sa femme au théâtre en même temps que lui. 11 y avait là-dessous toute une série de spéculations. La société de Lyon jouait gros jeu ; par ce moyen, il mettait d'abord sa bourse à l'abri. Les cavaliers du pays se montrant gaîans, la vertu de sa femme était ainsi garantie des petites excitations du monde. Quinze francs par trimestre pour éviter ce double écueil ! bon placement de fonds sans doute; mais un mois tout au plus après l'acquisition de ce droit, la jeune femme mourut, bonifiant l'administration, d'après l'imago, des onze mois qui restaient.

Un ménage de garçon va toujours mal, l'intérieur d'un négociant peut moins" qu'un autre se passer d'une femme

Page 1