CHAPITRE X
active et vigilante; l'intérêt bien entendu parlait au cœur de noire homme, au bout de trois mois de veuvage il se remaria.
J'aurais dû dire tout d'abord, que la première femme était renommée pour la blancheur de son teint et la coupe régulière de sa ligure; en réparant l'omission j'ajouterai que celte fois le volage changea du blanc au noir, l'épouse nouvelle étant d'un beau brun marseillais, à physionomie vive et irrégulière.
Comme c'était lout-à fait un homme rangé, il n'oublia pas la combinaison précédente; et ne doutant point que l'abonnement payé pour la première femme ne dut servir pour sa seconde, huit mois restant à profiter du spectacle, il voulut faire d'une pierre deux coups. Un soir, monsieur cl madame se présentent hardiment devant la porle d'entrée, quittance du directeur en poche. On veut passer; le contrôleur ( je devrais dire le portier, c'était le titre alors) refuse cruellement d'admettre le couple. * Les abonnemens sont personnels, dit-il , ils ne peuvent être transmis. » Le mari insiste, la quittance fait preuve, elle est en faveur de Mme R***; c'est Mme R*** qui se présente : elle réclame son droit, elle entrera. Le contrôleur reste inflexible.
Cependant les habitués s'étaient arrêtés pour écouler, la foule grossissait; on est bientôt nu fait de la discussion , et plusieurs jeunes gens distingués de la ville se trouvant là , M. R*** s'adresse à eux.
— Voyez donc, messieurs, quelle injustice on me fait! j'ai payé l'abonnement de ma femme, et j'amène ici ma femme; à la vérité ce n'est pas la même qui devait en jouir il y a quatre mois, elle n'en profita pas plus de douze fois; mais je suis en règle, voilà ma femme.
Ceux à qui il s'adressait ne savaient trop que répondre à ce raisonnement d'une espèce nouvelle. Le mari insistait, voulant un jugement qu'il pensait être une approbation.
— N'ête«-vous pas de mon avis, vous, monsieur, cotitinua-t-il, s'adressa nt alors directement à un jeune homme
de la ville, connu par ses réparties plaisantes et son sangfroid.
— Moi, monsieur, parfaitement, répond celui-ci; c'est une injustice criante, soutenez fermement votre droit, il est incontestable; car moi qui vous parie, je suis abonne' au péage du pont du Rhône, pour moi et ma jument; eh bien ! soit que je monte ma jument blanche ou ma jument noire, on ne me fait jamais !a moindre difficulté.
La jeune femme n'attendit pas le résultat d'une opinion ainsi énoncée, elle décida la question en emmenant son mari.
Je dois, avant de passer outre, faire une distinction entre les abonnés et les habitués; à cette époque il n'était personne qui ne s'en rendit compte. L'habitué, se trouvait au parterre ou au coin de l'orchestre; l'abonné, dans les premières loges, et surtout dans les loges d'avant-scène. Le despotisme siégeait dans ces places privilégiées, et l'indulgence, les encouragemens et les bons conseils se tenaient sur les bancs les plus obscurs. Souvent même il y avait lutte entre ces deux puissances. Rien de cela n'existe maintenant, et tant pis! L'indifférence a remplacé ces combats qui animaient les comédiens, et tant pis encore! On n'arrive guère dans les arts, si l'opinion ne nous compte pour quelque chose.
M. le duc de Duras m'avait dit, lors de mon affaire avec les chcveau-légers , qu'il n'oublierait pas ma manière d'agir, et que sans doute un jour je m'en trouverais bien. «Attendez, avait-il ajouté, de mes nouvelles à Lyon, je suivrai vos progrès, je saurai où vous en êtes, et m'occuperai de vous. »
Ce seigneur me tint parole. En sa qualité de premier gentilhomme de la chambre du roi, il avait dans ses attributions, le Théâtre-Français, et en vertu de son droit de recrutement dans les provinces, je reçus un ordre de début. Je partis d'autant plus volontiers, que c'était le mo-