‹ Mémoires de Fleury de la Comédie-Française (volume 2)Chapitre 66 sur 275 · CHAPITRE XII · texte numérisé non relu

CHAPITRE XII

sexe-là? vous avez un grand avantage sur le grand Fré^ déric.

Monvel, riant. — Pourquoi M. de Villette ne serait-il pas comme César?

Mme Benoit, prenant son éventail. — Hem ! Hem !

( Ici un silence, Chacun sourit, excepté M. de Villette et moi ; il a le nez sur son assiette; je cherche une explication dans les yeux de tout le monde.)

Fleur Y., bas à l'un des convives. — Je ne comprends pas...

Le convive, de même à l'oreille de Fleiuy. — C'est que le grand Frédéric a la réputation de ne prendre pour le servir que de très jolis pages.

Fleury. de même. — Eh bien?

Le convive. — Eh bien ! vous avez lu l'églogue de Virgile? la... celle qu'on n'explique pas au collège?...

Fleury. — Virgile! je ne comprends pas.

Le convive. — Tant pis! M. de Villette, le grand Frédéric et Virgile... diantre!... diantre!... ils... ils...

Mme Benoit, impatientée, ayant entendu. — Ils ont battu et battent de la fausse monnaie.

Laharfe , voulant relever la conversation^ et évidemment donner le change au marquis de Villette , qui , au mot défausse monnaie, a regardé vivement. — On parle de fausse monnaie!.... c'est sans doute de la moderne invention du drame qu'il est question? (il se tourne vers moi pauvret) : Vous n'avez pas débuté dans le drame, vous, monsieur?

Fleury. — Je m'y crois peu propre, et je ne l'aime pas.

Monvel. — Tant pis pour vous, jeune homme! tant mieux pour vos anciens! Allez demander à Mole si le drame est à dédaigner.

Laharpe. — Oui, demandez au renégat si sa nouvelle religion n'est pas la meilleure. Avant d'être acteur de talent, Mole est homme à la mode. Le public aime le drame larmoyant, Mole se fait l'Atlas de ce genre; Saurin , Beau-

marchais, Diderot, et Mole en tête, gâtent le goût. La jeunesse actuelle ne connaîtra bientôt plus d'autre come'die; il lui faut ce qu'on appelle de V intérêt'* Le vrai comique, la comédie proprement dite , est absolument passe'e de mode. La nation devient triste,

Monvel , levant son verre. — A sa santé , et à la vôtre! vous, qui voulez l'égayer avec la religieuse Mélanie.

Le marquis de Villette , trinquant avec Monvel. — À la santé de ce bon curé, que M. de Laharpe porte toujours dans sa poche. Il aura la gloire d'avoir mis le premier les curés en scène; ce n'est pas petite découverte !

Laharpe. — Oh! le méchant!... que diable voulez-vous? tout est de mode ; on la saisit, on la suit avec fureur; je m'y suis laissé aller; n'avons- nous pas abandonné les pantins , pour la géométrie? le vaudeville plein de sel et de gaîté, pour l'insipide et triste ariette? le vin, pour les femmes? les femmes, pour les filles entretenues? les plaisirs de la table, pour le luxe et l'ennui? la poésie, pour l'anatomie, la chimie, l'économie politique? les romans, pour les dictionnaires? les comédies riantes de Molière, pour les pièces larmoyantes? je fais comme les autres: je m'arrêterai quand tout cela passera.

Lekain. — Nous en aurons pour long-temps, hélas! du drame. C'est ce qui fait que je regrette moins que notre belle Raucourt abandonne la tragédie pour le marquis de Bièvre.

Un convive. — Décidément, nous l'a-t-il subornée? et cette vertu si fîère....

Lekain. — Eclipse totale.

Le marquis de Villette. — Tout est tombé devant un calembourg.

Mme Benoit. — Oh ! dites-nous un peu cela.

Le marquis de Villette. — C'est connu. Avant sa grande débâcle, elle se trouvait à la campagne, chassant avec nombreuse compagnie. Le marquis de Bièvre la suivait (Raucourt fait le coup de fusil comme un mousque-

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