CHAPITRE XII
Le makouis de Viïxette. — J'ai la liste. La comtesse de Grammont, toute glorieuse d'avoir attaché le grelot et iière d'être dans l'exil , parce que ça la renouvelle; vous savez ce qu'on dit de ses vertus. La marquise de Rosen , qui , assure-t-on , a reçu le fouet pour avoir fait l'impertinente avec Dubarry.
Mme Benoit. — Recevoir le fouet n'empêche pas la vertu.
Lekain. — Au contraire , ça la dévoile.
Le marquis de Villette. — La sienne n'y peut rien gagner. Je poursuis ma litanie. La marquise de Foncières , à qui on reproche des galanteries natives du nouveau monde. La marquise de Grammont, dont l'air commun et la laideur sont passes en proverbe, et qui pardonnerait volontiers à Dubarry d'être fille, si elle voulait se passer d'êlre jolie. La superbe comtesse de Brionne, levant fièrement sa belle tête, et lâchée de n'avoir pas mis le temps à profit. La comtesse de Blot, affectant le jargon du sentiment, et toute fière de rester attachée au marquis de Castres. La comtesse d'Hénin, si jolie, qu'on la fait rimer à..... vous savez quoi. Parlerez-vous de la minutieuse princesse de Chimay, de la matérielle comtesse de Montmorin? de la grossière marquise d'Ossun, ou de son insolente et dévergondée bru? ajouterez-vous à ces beaux chefs de parti, la duchesse de Mazarin, qui vit saintement avec l'archevêque de Lyon, Montazet?
Laharpe, — Calomnies! Vos docurnens sont pris dans des chansons de carrefours (1).
(I) II y avait en effet alors une fabrique permanente de pamphlets qui insultaient la ville et la cour, sous le titre de Noëls, Complaintes, etc. Des poètes de place rimaient ces gentillesses et propageaient le scandale; quand ils ne Tinventaient pas, ils le brodaient. A la faveur d'un air connu, cela circulait dans le monde et s'y retenait plus facilement. I! est telle accusation qui a été portée pour ne point changer une rime difficile que ne fournissait pas Richelet.
Le marquis de Villette. — Citez-m'en une seule qui ne soit point reprochable , je deviens Choiseul.
Tout le monde. — Oui , une seule, — Cherchons. — Cherchez.
Laharpe. — La princesse de Luxembourg, par exemple, j'espère
Lekain. — C'est vrai; celle-là est exempte de tout reproche.
Monvel. — Et s'il m'est permis de parler ainsi, moi, indigne, je me porte sa caution. Un de mes amis a chez lui une vieille servante qui appartenait à cette vertueuse princesse. Elle raconte des choses merveilleuses de son ancienne maîtresse.... pour éviter la tentation, madame faisait porter chaque matin, dans son cabinet, une grande cruche d'eau bénite chauffée au bain marie.
Mme Benoit. — Une cruche d'eau bénite chaude! eh! Dieu du ciel! qu'en peut-elle faire?
Monvel. — Je n'en sais rien. Mais Jeannette assure qu'elle ne s'en sert ni en bain de pied, ni en breuvage.
Mme Benoit. — Hem! Hem!... Lekain, vite, vite, mon évantail.
{On annonce la voiture du marquis de Fillette.)
Lekain. — Messieurs, s'il n'était pas si tard, nous épuiserions la matière... ce sera pour une autre fois.
{Le marquis de Fillette sort.)
Mme Benoit, à M. de Laharpe. — M. de Villette vous a battu.
Un convive. — M. de Laharpe a voulu jeter des pierres dans son jardin !
Laharpe , riant. — Oui... par la porte de derrière.
Mme Benoit. —Il est heureusement d'une société fort tolérante.
Laharpe. — Si on ne le blesse pas trop; au total il défend moins ses vices que sa vanité.
Lekain. — Laissons-lui la manie de vouloir paraître à la fois homme de cour et homme de lettres.