XVII. — TROUBLES DE GAND
Si l'appel de l'archiduc était un coup porté à son autorité, le prince d'Orange sut bientôt prendre sa revanche, en se faisant élire Rwivart ou gouverneur de Brabant. Cette élection , résultat d'une émeute populaire*, vint accroître l'irritation des partis. Les Etats généraux ne l'ayant ratifiée que « soubs le bon
* Mémoires précités, 175, 178.
' ... « Entra soudain en la chambre tielle multitude de peu- « pie que les Estats furent contraints s'accomoder à son voloir. » Mémoires précités, 180.
IXT NOTICE.
plaisir de leurs maistres » (les États des provinces), les adversaires du prince, notamment le duc d'Aerschot et ses partisans, crurent trouver, dans cette restriction, le moyen de la faire annuller. Le duc, nommé récemment gouverneur de la Flandre', se rendit à Gand pour y présider les Etals ; et soumit au clergé et à la noblesse la ratification de l'élection du Prince. Elle fut refusée. Ce vote devint le signal d'une violente sédition : le duc d'Aerschot, plusieurs seigneurs, évêques et abbés furent arrêtés dans la nuit du 28 octobre et jetés en prison ^ Personne ne se trompa sur le véritable auteur de ce coup : « Le « lendemain, le prince d'Orange envoya le sieur « d'Obain à Bruxelles, faire ses excuses qu'il n'avoit « esté auteur d'ung sy bel act; ce qui confirma à « plusieurs, l'opinion qu'il l'estoit, veu que avant « que personne lors ne luy mettat le faict sus, il se « y voloit discoulper\ »
' M. Gachard, Archives du château de Beaumont, 105. Lettre des États généraux, 20 septembre 15'77.
2 Ferdinand de la Barre, seigneur de Mouscron, grand bailli de Gand, Maximilien Vilain, baron de Rassenghien, gouverneur de Lille, Douai et Orchies, François Schoutete, seigneur d'Erpe, grand bailli de Courtray, Cornélius de Sclieppere, seigneur d'Eeke, François Hallewyn, seigneur de Swevegbem, gouverneur et grand bailli d'Audenarde; les conseillers Hessels, et de la Porta, Martin Rytliove, évoque d'Ypres, Rémi Drintius, évêque de Bruges, etc. M. Groen van Prinsterer, Yl, 216,224. — Mss. de la Bibliothèque royale, n» 16,890. — Documents historiques inédits, 1, 18.
' Mémoires précités. Bulletins de la commission royale d'histoire, V, 181.
NOTICE
Champagney, très-lié avec le duc d'Aerschot, l'avait accompagné à Gand et put s'échapper, grâce au passeport que lui donna Hembjse, l'un des chefs du mouvement : « Il estoit spécialement réservé par « le billet du prince d'Orange, h ce que l'on ne « l'euist attroussé, avec les aultres, parce que le tt prince avoit espoir de le gaigner par mercedes ou « estats , si comme de commissaire général des monte stres'. » Peu disposé à se prêter aux intentions du prince, Champagney se plaignit amèrement de l'atteinte portée, en la personne de ses amis, aux libertés et aux garanties stipulées par la Pacification de Gand : « Les auteurs de la commotion, écrivait-il « au prince, le 3 novembre, en devroient respondre, « s'ils sont connus, aultrement creies (croyez), mon- « seigneur, qu'à la fin nulle qualité, estât ni condi- « tion ne serat asseuré, s'il ne faut sinon crier : au « lévrier! pour faire courir sus à qui on voudrai » La formation du Conseil d'État donna bientôt au prince l'occasion de manifester ses véritables sentiments et de traiter Champagney en adversaire déclaré.
§ XVIII. — CHAMPAGNEY EST EXCLU DU CONSEIL d'ÉTAT.
Le Comité des dix-Mit, créé au mois d'août 1577, jouait à Bruxelles un rôle analogue à celui que s'at-
' Mss. de la Bibliothèque royale, n« 16.890. - M. Groen van Prinsterer, Vl, 224, 226.
txxii NOTICE.
tribua, deux siècles plus tard, la terrible commune de Paris '; maître du parti populaire, il exerçait une violente pression sur les États généraux. A la fin de décembre, s'iijtitulant les bons bourgeois de Bruxelles, il vint en aide à l'exécution des desseins du prince ; il présenta à ce corps une requête, dans le but de faire exclure de l'assemblée et du Conseil d'État, Champagney et quelques autres personnages suspects^. Ce factum, rempli de faussetés et de calomnies, dictées par la haine et l'esprit de parti, est un curieux spécimen de ces diatribes que l'on voit éclore aux temps de troubles et de révolutions, contre les plus honnêtes citoyens. Il a été retrouvé dans les archives de la famille Borluut et publié par MM. Kervyn de Volskaerbecke et Diegerick, dans les Documents historiques inédits concernant les trou- Iles des Pays-Bas""; il se lie trop intimement à la biographie de Champagney, pour ne pas trouver place ici , au moins en résumé :
Champagney, né à Barcelone, est Espagnol, et d'origine bourguignone ; frère et héritier présomptif du cardinal de Granvelle, principal auteur des malheurs des Pays-Bas et dont les biens sont situés en
• MM. Henné et Wauters, Histoire de Bruxelles, I, 472.
'^ « A Bruxelles furent esluz dix-huict francs-hommes, qui « debvoient avoir coignoissance du tout, avant y résoudre par « les Estais, ausquels ils présentèrent requeste contre monsei- « gneurde Champagney... » Mss. n" 15,888, f°50.
= Gand, 1849, II, 448.
NOTICE. "»lli
Bourgogne, il ne renoncera pas à ses espérances de fortune, par affection pour un pays qui n'est pas le sien.
Gouverneur d'Anvers, il a été le docile instrument de la tyrannie du duc d'Albe et du commandeur de Castille (du commandeur de Maroc1^\ il lésa secondés dans les changements apportés aux institutions de cette ville, au mépris de la Joyeuse Entrée; ces changements consistaient dans l'attribution du jugement des affaires civiles, criminelles et politiques au gouverneur, assisté de deux conseillers, et dans la création d'une chambre des comptes.
Il a favorisé l'entrée des Espagnols mutinés dans Anvers, où ils ont commis des atrocités et ont fini par exiger de la ville 400,000 florins, à charge des États de Brabant, pour le payement de leur solde arriérée ' .
Il a exercé des exactions à Anvers, à Malines et dans le pays de Waes, par l'entremise d'Abraham de Hertoghe*, membre de la Chambre des comptes d'Anvers, puis de la Chambre des aides des États généraux.
• Les Espagnols entrèrent dans Anvers, au cri de « dineros, <> fuera, nalones! » Ils en voulaient particulièrement à Champagney, qui reçut du grand commandeur l'ordre formel de se retirer avec ses Wallons à Eeckeren et Wilmarsdonck. Van Meteren, 102. — Mss. n» 15,088. — Lettre du grand commandeur du 28 avril 1574. Correspondance de Philippe II, III, 60.
* On trouve, au temps du duc d'Albe, un Odon Jean de Hertoghe, receveur général de l'Oost-Flandre.
txwv NOTICE.
Il a coopéré à la création des nouveaux évêchés et aux malversations de leurs titulaires, de concert avec Morillon'.
Il a conspiré avec les évêques, avec Morillon et le nonce du pape ; il a connu et favorisé les complots de don Juan ^
Par intrigue et sans droit, il s'est fait admettre aux États généraux ; puis il s'est opposé à la nomination du prince d'Orange, au gouvernement particulier du duché de Brabant * et à l'adoption de plusieurs mesures utiles au pays,
A Termonde et à Gand, il a excité l'opposition de la noblesse de la Flandre aux Etats généraux et notamment à la nomination du prince d'Orange ; il a jeté la discorde entre la Flandre et le Brabant, ce qui a amené l'emprisonnement du duc d'Aerscbot et des autres seigneurs et a suscité de grandes difficultés.
Il a écrit ou fait écrire aux villes de Bruges et d'Ypres des lettres séditieuses, dans le but de les induire à désapprouver la conduite des Gantois et à leur résister à force ouverte... « Et faict semblables « choses, lesquelles ledict seigneur ducq d'Arscbot « at trouvé fort mauvaises et dangereuses et partant
' Maximilien Morillon , prévost d'Aïre , vicaire général de l'archevêclié de Maliries, très-dévoué au cardinal de Granvelle.
* On a vu que don Juan, de son côté, accusait Champagney de comploter contre sa liberté !
^ C'était là le grand grief des bons bourgeois.
NOTICE. "xv
« proteste ouvertemeut de ne se vouloir mesler du « faict dudict Champag-ney , ni aultres ses adhé- « rentz, en partie prisonniers audit Gand... »
Après les événements de Gand, il s'est efforcé de gagner à son parti, plusieurs membres influents des Etats généraux.
Il s'est montré trop zélé partisan du président Sasbout et d'autres « ayant soy porté comme esclaves « des hactions et intentions des tyrans, » et il a voulu les introduire au Conseil d'État.
L'arrestation arbitraire d'Adrien Cameraco, conseiller de la cité de Liège, a été ordonnée, ou au moins approuvée par lui.
Des lettres de Charles Fugger l'accusent de trahison lors du sac d'Anvers, et il ne s'est pas encore justifié', n a reçu la solde de son régiment, comme s'il était au complet, tandis qu'il comptait à peine 500 à 700 hommes'.
Au lieu de remplir sa charge de colonel il a intrigué aux États généraux'.
• Le témoig'nage de Van Meteren en faveur de Champagney ne peut ôtre suspect, or, il dit « qu'il fut déclaré incoulpable par « sentence. » 123, 124.
* Corneille Vanderstraeten, commandant de la bourgeoisie, accusait Champagney d'avoir dérobé 35,000 florins sur la solde de son régiment. MM. Henné et Wauters, Histoire de Bruxelles, I, 472. En 1591, les armes et une partie de la solde de ces compagnies lui étaient encore dues. Mémoire de 1591, 327.
' La déroute de Van Enden, la prise de Berg-op-Zoom, de Tholen , de Stenberg, de Bois-le-Duc, de Byeda, et la présence
Lxwi NOTICE.
Les complices de Champagney sont Bucho Aytta', le président Sasbout, le docteur Leoninus, le seigneur de Louvigny*, le pensionnaire Provyn ', le prévôt de Tournay*, le sieur Dauphini" et autres qui le hantent journellement.
Le bruit se répand que c'est par les intrigues d'hommes de cette espèce que des patriotes, connus par leur expérience et leur capacité, tels que l'abbé de Maroilles, le sieur de Sainte- Aldegonde, monsieur de Steenbecque et l'avocat Liesfelt, sont écartés de la liste des candidats au Conseil d'État, pour y faire jSgurer Champagney, monsieur de Havre, Leoninus et d'autres.
La requête des bons bourgeois ne leur est inspirée que par leur zèle et leur dévouement pour le bien public : ils supplient les Etats généraux de n'appeler au Conseil d'Etat que des patriotes sin-
de Champagney à la bataille de Gembloux, répondent victorieusement à ce chef d'accusation.
' Neveu de Viglius, prévôt de Saint-Bavon.
^ Louis de Sommain, chevalier, seigneur de Louvigny, membre des États généraux.
^ François Provin, seigneur de Lanenbourg, pensionnaire d'Ypres, député aux États généraux et membre du Conseil d'État.
♦ Louis Allegambe, seigneur de Hamel.
* Jean d'Offegnies, échevin de Mons. Tous ces personnages, membres des États généraux et d'autres encore, tels que le duc d'Aerschot, l'abbéd'Hasnonet Jacques de Faye étaient signalés au prince d'Orange, par le fougueux Corneille Vanderstraeten, comme ennemis de la cause publique et de la sienne propre. Histoire de Bruxelles, I, 473.
NOTICE. wxvii
cères, capables, et de renvoyer dans leurs provinces les députés suspects de nôtre pas tels.
Il importe de suivre, dans la formation de ce Conseil, le mode adopté après la mort du duc Charles de Bourgogne, afin d'y faire représenter chaque province.
Il était difficile d'accumuler plus de méchancetés et d'impudents mensonges , démentis par des faits publics et connus de tous. Cependant, malgré l'opposition des députés de Namur et du Hainaut, qui voulaient maintenir, les uns leur premier vote, les autres les commissions émanées de l'autorité royale, l'influence du Taciturne l'emporta et il parvint à faire nommer les candidats désignés par les bons bourgeois au choix des États. Sasbout et Champagney furent écartés; en outre, celui-ci, éliminé du Conseil d'État, où il avait été appelé à siéger , par patente royale et par élection des États généraux, se vit reléguer au Conseil des finances, corps sans influence politique'. Il éprouvait le sort souvent réservé aux hommes de tiers parti : royaliste et catholique, il était l'adversaire des patriotes et des protestants; ennemi des Espagnols et partisan, dans certaines limites, des libertés et franchises du pays, il se mettait en opposition avec les royalistes purs ; tour à tour il se trouvait
• M. Groen van Prinsterer, VI, 271. — Mémoires anonymes sur les troubles des Pays-Bas, 1, 272.
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ainsi en butte aux accusations et aux inimitiés des uns et des autres.