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Au Conseil d'État.
Londres, il mars 1576.
La Reine a fait appeler Champagney la veille, lui a confirmé la nouvelle de la mort du grand commandeur, la remise du gouvernement au Conseil d'État, avec le duc d'Aerschot pour chef et le comte de Mansfelt, capitaine
lOi APPENDICE.
g-éuéral; elle s'inquiète de la suite à donner ii la négociation commencée en Espagne, par Cobham et qu'il devait terminer avec le grand commandeur. Elle se plaint que le Roi ne la considère pas comme elle le mérite ; elle, que le Roi de France prie d'apaiser les troubles de son royaume. Champagney proteste des bonnes dispositions du Roi, il ajoute que si de son côté elle croit que le Roi la méprise, lui, du sien ne peut avoir entière confiance en elle, à cause de sa religion et de l'opinion généralement répandue que les troubles des Pays-Bas seraient finis, depuis longtemps, sans les secours que ceux de Hollande et de Zélande reçoivent de son royaume. La Reine recommence à peu près les mêmes propos que ceux rapportés dans la lettre du 3 mars. Elle annonce l'intention d'envoyer de nouveau un ambassadeur au Roi. Champagney fait des vœux pour que son choix tombe sur Haton, « qui est de grandissime crédit vers elle et tenu « plustost pour catholique que autrement. »
Champagney croit utile de faire part au Conseil d'Etat « de ce qu'il a trouvé et congnu aux humeurs d'icy » et donne des renseignements sur les hommes d'État d'Angleterre, sur leurs dispositions envers l'Espagne. Leicester a passé pour favorable aux Français , mais il s'est montré bien disposé envers le Roi d'Espagne II s'est justifié de passer pour Français comme d'une calomnie; il proteste de son dévouement au Roi, sauf son devoir envers sa maîtresse. Il aime la gloire et la renommée; il désirerait avoir la part principale dans la réconciliation du Roi et de la Reine. Il est pour la religion professée par la Reine, mais ennemi des puritains et des calvinistes.
Le grand trésorier (lord Burleigh), passe pour puritain et l'ennemi de Leicester. Il est très-dévoué au service de la Reine ; il se maintient en faveur, en secondant son penchant à la lésine, ce qui le met mal avec beaucoup d'autres ; il est d'ailleurs très-attentif à soigner ses pro-
près intérêts. Il s'est servi d'Antonio de Guarras pour ivg-ler les saisies, affaire fort lucrative pour ceux qui s'en sont mêlés; de Guarras paraît assez peu considéré en Angleterre ' .
Le comte de Sussex s'est lié depuis peu avec le comie de Leicester, ils sont maintenant « intrinséqnissimes. » C'est une des meilleures têtes d'Angleterre, mais il sait s'arrang-er. Il professe une grande estime pour le Roi et passe pour catholique ; cependant il a proposé au parlement des édits plus rigoureux contre ceux qui ne suivent pas la religion de la Reine. On pense qu'il l'a fait plutôt par politique et afin de se concilier le comte de Leicester, que par conviction. Le comte de Leicester lui-même soutient cette religion dans l'intérêt de sa réputation ; c'est au re.ste un homme plus capable qu'on ne l'avait dit, mais il aime trop la pompe , le faste et ses plaisirs.
Le comte d'Arondel passe ouvertement pour catholique et très-dévoué aux intérêts du Roi d'Espagne. Champagney a correspondu fréquemment avec lui. Il s'est montré très-affectionné, il est allé souvent à la cour, pendant la négociation, quoi qu'il tienne ordinairement la maison, où il est retenu par la goutte. Le contrôleur Craft, homme également très-capable, est aussi considéré comme catholique. Tous deux ont pris tellement à cœux les affaires du Roi, qu'ils ont donné par écrit l'avis que la Reine devait conserver l'alliance avec lui et ne pas prendre le parti des rebelles ; cette princesse s'en est armée contre les autres membres de son Conseil. Les envieux avaient fait destituer Craft comme catholique; mais, dans deux ou trois circonstances, il a pris efficacement la parole au parlement , sur des questions intéressant la Reine, cela joint à ses autres services, l'a mis en tel crédit,
• Voir au sujet de cette affaire le traité conclu h Bristol; le 21 août 1574. Correspondance de Philippe II, III, 133.
ainsi que maître Haton, le comte de Leicester et le comte Susses « qu'il convient grandement de les entre- « tenir. »
L'inclination du grand trésorier d'Angleterre le rendra facile, si on veut en user. C'est un homme fort entendu et qui expédie même toutes les affaires de Walsingham; ils ne s'entendent que sur le point de la religion, celui-ci étant à la fois puritain et calviniste, et plus encore ennemi des étrangers, intéressé et cupide. On pense que le grand trésorier lui tient rancune, parce qu'il commence à empiéter sur son crédit; il est jeune, tandis que lui se voit travaillé par la goutte et les maladies, comme le chancelier Bacon, qui a épousé sa belle sœur et demeure en fonctions, malgré les réclamations des comtes (Leicester et Sussex.)
Dans les dernières négociations le parti catholique a repris du cœur et l'autre l'a perdu, comme le prouve la réponse de la Reine à Walsingham, au sujet de la négociation de Champagney. Cobham est trop ouvertement hérétique et partial, pour être employé aux affaires d'Espagne. Il semble à Champagney que le parti favorable à l'Espagne est sur un bon pied et qu'il s'y maintiendra, si on sait en faire profit. Wilson lui a tenu la veille un langage bien différent de celui qui lui était habituel en Flandre, disant, entre autres choses, que ce serait un grand bien que les différends de religion s'accommodassent et ajoutant que la Reine avait été forcée d'embrasser celle qu'elle professe, pour ne pas tenir son royaume du pape, faisant allusion à sa naissance.
La Reine se maintient par sa douceur et sa bienveillance envers ses sujets. Si elle était sûre de l'amitié du Roi, il est probable que le catholicisme ne serait pas autant humilié , car elle a eu des paroles de blâme pour toutes les autres sectes; elle déteste surtout les calvinistes; elle a dit un jour à Champagney, que ceux de Hollande et Zélande la priant de tenir compte de leur
conscience, elle leur avait demandé « quel compte elle « pouvoit faire de consciences jà dampuées? »
TKXI.
Au Conseil d'État.
Londres, 19 raars 1o70.
Les lettres du Conseil d'État du 9, parvenues à Londres le 18, annoncent la mort du grand commandeur. Champagney en fait part à la Reine; elle exprime sa satisfaction que le gouvernement soit aux mains du Conseil d'État, espérant qu'il aura trouvé le pouvoir que le Roi avait donné au grand commandeur de traiter de la pacification des Pays-Bas, et qu'il pourra ainsi s'occuper de cette affaire importante. Elle ne peut croire que le Roi l'ait trompée dans la réponse que Cobham lui a rapportée d'Espagne. Champagney devait avoir mission de continuer la négociation commencée en Espagne par Cobham et ce point essentiel a été dissimulé par le grand commandeur, ce qui est à regretter. Le congé de Champagney était dressé avant la nouvelle de la mort du grand commandeur et lui sera délivré dans la forme où il se trouvait.
Le grand commandeur avait dû avertir le Roi de la venue de Marnix de Sainte-Aldegonde et de ses collègues ; il aurait dû aussi lui en dire la cause, qui lui a été révélée par Corbet. La Reine a retenu les envoyés de Hollande jusqu'à ce jour, espérant terminer l'affaire et les empêcher de se donner à un autre; aujourd'hui ils ne peuvent plus attendre le résultat d'une nouvelle missiou
en Espagne et veulent partir, si une suspension d'armes ne leur est accordée. Une attente de six mois leur prouve qu'on les amuse; si la Reine ne veut les accueillir, privés de l'espoir de traiter avec le Roi, ils sont forcés de chercher appui ailleurs et déjà un gentilhomme Français est en Hollande, où ils sont rappelles.
Champagney répond que si le grand commandeur n'a pas reçu la dépêche du Roi, on peut espérer qu'elle parviendra au Conseil d'Etat ' ; que les rebelles montrent bien peu de respect pour le Roi , par leur impatience ; que les Français ont trop d'affaires pour en embrasser d'autres. A quoi la Reine réplique : « Ceux de Hollande « et de Zélande luy ont porté un si grand respect, que « avec une requeste très-humble, ilz luy ont supplié ou « de les raccointeravecle Roy, ou de les prendre à soy, et « les François s'accordoient sans faulte, lesquelz elle ne « vouloit en Hollande et Zélande. » Champagney se plaint des secours en hommes et en munitions envoyés tout récemment d'Angleterre en Hollande ; la Reine feint de l'ignorer ; elle invoque la sévérité des édits à ce sujet ; elle paraît au reste beaucoup plus tiède que les jours passés ; elle finit la conversation en annonçant que le lendemain son Conseil donnera une réponse écrite sur tous les points que Champagney était chargé de traiter. On lui dit qu'elle a déjà donné l'ordre de préparer les bâtiments pour le ramener.
• Cette dépêche était parvenue le 7 février 1576 à Bruxelles, comme on l'a vu.
An Conseil d'État.
Loodret, 20 mars 4S76.
Arrivée h Londres de monsieur de la Tour, envoyé du duc d'Alençou. Il a été reçu par la Reine, le jour même de son arrivée. Elle a été avertie, par lui. de l'envoi au prince d'Orange, d'un autre gentilhomme du duc. Ou a dit h Champagney que les ministres pensaient qu'il fallait faire de grandes offres, pour retenir la Reine; mais d'autres l'ont persuadé de s'en abstenir « car soubz main, ilz ne « lairront de assister noz ennemis, quoy qu'on leur « donne, et si ne seront jammais partisans que la Royne « rompe ouvertement , car il y aura trop de contrarians. » Mécontentement du Conseil contre Haton, que l'on croit trop porté pour les Espagnols; il est aussi en froid avec Leicester ; il n'a pris part à aucune délibération depuis quelques jours, ce qui est un présage fâcheux. Le prince d'Orange a des envoyés auprès du Roi de France et du duc d'Alençon. Les Ecossais, partis pour la Hollande, ont été payés en monnaie d'or, aux armes d'Ecosse et portant l'inscription ; « Jacobus rex Scotiae, « haeres Angliae, et Hiberniae, protector Hollandiœ et ' Zelandiœ. i> Morton, qui gouverne l'Ecosse, est tout Français.
Le comte de Berwick est soupçonné d'avoir vendu l'artillerie tirée de la tour de Londres ; la Reine demande à Walsingham n le controlle des traites qu'on avait faites j de la tour. Elle lui demanda aussi ung despesche
u qu'on avoit fait pour les gens du prince d'Orang-es, « qu elle dessira (déchira) et traictat de parolles Walsin- «i gliam fort asprement; et fut si grigne' tout ce soir là, (I qu'elle battit une ou deux de ses femmes. Et ce jour- « d'huy demeurât au lict bien tard , sans sortir au ser- « mon , disant qu'elle n' avoit sceu dormir toute la « nuict ; tellement que de ces choses-là l'on peut veoir « qu'elle n'a pas si maulvaise intention comme ses oflS.- « ciers *. »
On dit que les François s'assemblent vers Calais et la Picardie pour envahir les Pays-Bas. On embarque 2,000 hommes au Havre de Grâce, les uns disent pour la Hollande, les autres pour la Bretagne. Champagney recevra ses dépêches le lendemain.
Au Conseil XEtat.
Londres, 21-23 mars 11576.
Corbet a conduit Champagney au Conseil , tenu dans la chambre du lord trésorier^ à cause de son indisposition. Les comtes de Leicester, de Sussex et le secrétaire Walsingham y assistaient. On a remis à Champagney la réponse écrite de la Reine ^ et on l'a informé qu'un bâtiment de guerre de la marine royale était préparé à Margat, pour le transporter. Il se plaint que la réponse
' De mauvaise humeur.
2 Telle était aussi l'opinion de Boischot. Lettre du 23 novembre 1575, Correspondance de Phili2)pe II, III, 399. ' Cette pièce n'a pas été retrouvée.
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ne renferme pas plus d'assurances pour le Roi. Les ministres répondent que la Reine ne peut faire davantage pour le moment : le Roi ne peut se défier d'elle après les preuves d'affection qu'elle lui a données , en refusant les offres des rebelles et en cherchant k les ramener à l'obéissance ; depuis longi:emps sans ses bons offices , la Hollande et la Zélande auraient changé de prince; « ce « qu'elle veut empescher par toutes voyes, et procurer « que les Pays-Bas retournent à la tranquillité du « passé. »
On a résolu d'envoyer un ambassadeur au Conseil d'Etat, ce sera probablement Cobham.
Récriminations de part et d'autre sur les secours donnés aux rebelles des deux pays.
Champagney est conduit auprès de la Reine, pour prendre congé. Il exprime le regret que sa réponse ne soit pas plus catégorique; la Reine proteste de la pureté de ses intentions envers le Roi; l'entretien roule sur les sujets traités précédemment et à peu près dans les mêmes termes.
Le Conseil fait remettre à Champagney deux lettres l'une pour le Roi, l'autre adressée au grand commandeur, avant sa mort. Champagney ne recevant aucune dépêche des Pays-Bas pense qu'il ne doit pas différer plus longtemps son départ. Leicester lui fait dire que si la médiatioL de la Reine est acceptée, il ne sera point traité de la religion et qu'elle n'admettra rien de contraire à l'autorité royale.