IV. — LES MUTINÉS ESPAGNOLS A ANVERS
Une relation en espagnol, datée d'Echteren, le 28 avril 1574, adressée au Roi par Champagney et dont le recueil à^ Arètophile donne la traduction française', expose les détails de cet événement ; elle était accompagnée d'une lettre par laquelle Champagney suppliait le Roi de lui accorder sa démission, en motivant cette demande sur l'impossibilité de prévenir le retour « des violences dont les pauvres habitans d'Anvers avoient été victimes, sans l'avoir mérité. » De son côté, le grand commandeur rendit compte au Roi des mêmes faits, dans plusieurs lettres*.
Les deux récits rédigés à des points de vue différents, ne sont pas conformes : Champagney, s'appuyant sur la garnison et les bourgeois armés voulait s'opposer, par la force, à l'entrée des mutinés dans Anvers; Requesens prétendait, par sa seule présence, empêcher leurs excès et les amener à un accommodement.
La conduite de Champagney a été approuvée par les écrivains contemporains ' et méritait de l'être ;
* Correspondance de Philippe II, III, 61. Cette relation est déposée aux Archives de Simancas. Note de M. Gachard.
» Ibid. III, 55-61, 62-67, 73-80, 88-91, 92-93.
* Van Meteren, 102. — Brief discotirs des choses plus mémorables etc. Mss. de la Bibliothèque royale n» 15,888, fol. 30 :
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le grand commandeur, au contraire, a été justement accusé d'avoir laissé les mutinés pénétrer dans la ville et s'y établir ; de s'être procuré ainsi l'odieux moyen de faire payer, par les habitants, la solde arriérée de ces troupes'. Il ressort de ses propres lettres qu'ayant à sa disposition des forces supérieures % il n'a pas osé essayer de résistera une poignée de séditieux; qu'il n'a employé aucune mesure énergique pour les réduire à l'obéissance; qu'il a même enjoint aux Wallons et à la bourgeoisie armée de se retirer'. Il voulait, sans doute, laisser à ceux qu'il appelle « les meilleurs soldats du Roi, » le champ libre pour se livrer à des désordres, à des
« Faut ici entendre que comme nous sommes tous fragilles, « y avoit certaine jalousie entre ledit seigneur (Champagney), « comme gouverneur et le cliastelain, Sancbo d'Avila, à cause, « selon que j'ai pu remarquer, qu'il luy desplaisoit de la muti- « nerie des Espaignols et de ce qu'ils estoyent aussy entrez en « Anvers, par auprès du cliasteau, lorsqu'ilz crjoient fiiera Vel- « lacoslQu présence du commendador; car à luy, comme pasteur, « desplaisoyt que ses brebis d'Anvers fussent ainsy traitez et « non pour estre mauvais serviteur de Sa Majesté... »
» Mémoires anonymes sur les troubles des Pays-Bas, I, 158 : « Ledict peuple disoit avoir esté bon d'empesclier par le faict « de justice droicturière, mais il y avoit ung bruit d'estre ainsj o permis et faict à poste de par ledict seigneur grand comman- « deur et son Conseil d'Estat susdict. »
* « Je pourrais bien renforcer les Wallons qui occupent la « ville neuve et y introduire aussy les Allemands. » Correspondance de Philippe II, III, 57.
' « Hier les mutinés résolurent de faire sortir les Wallons de « la ville, ou de les mettre à mort. Les Wallons s'étaient pré- « parés à se défendre, mais le commandeur craignant les suites « d'un tel conflit, leur ordonna ainsi qu'au gouverneur de se « retirer. » Lettre du grand commandeur, 28 avril 1574. Ibid. 60.
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violences de toute espèce et mettre la ville à rançon. Un instant toutefois, il pensa à se retirer au château et à y faire entrer cinq ou six enseignes d'autres nations; à enjoindre delà aux mutins de se contenter de ses offres et, en cas de refus, à les menacer de soulever la ville et le pays, contre eux, pour les exterminer; mais il s'empressa d'abandonner cette idée, parce qu'elle aurait pu avoir cette funeste conséquence, pour le service du Roi, que si les Espagnols avaient le dessous, « les autres couperaient le cou à ceux de cette nation, qui n'étaient pas mutinés, et à lui-môme'. »
Pour Requesens, comme pour le duc d'Albe et don Juan, le véritable, le seul appui du gouvernement, étaient ces mêmes troupes, que Philippe II refusa de laisser descendre à terre, lorsqu'elles furent rappellées en Espagne, tant il craignait leur férocité% tandis qu'il livrait nos malheureuses provinces à toutes leurs fureurs! Par une singulière inconséquence, après s'être exprimé en termes fort vifs, sur le compte des mutinés ; après avoir déploré les embarras qu'ils lui suscitaient, à peine la mutinerie fut-elle apaisée, que, sans se préoccuper aucunement des maux qu'elle avait causés au pays, Reque-
• Les mutins menaçaient do saccager le pays et d'offrir ensuite leurs services au Roi de France. Corres'pondance de Philippe II, III, 59, 60, 79.
* Relation de l'ambassadeur vénitien Jean-Francois Morosini, en 1581. — BitUetins de la commission royale d'histoire, 2" série, IX, 83.
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sens considéra comme chose insolente la demande éventuelle des États généraux, de renvoyer du pays les étrangers, spécialement les Espagnols'. Cependant la vérité lui arrache parfois des aveux tels que ceux-ci : « Quand même les naturels nous aimeroient « comme leurs enfants et que la haine pour notre « nation ne fût pas le péché originel du pays, tant « de mutineries, dont ils sont les témoins , et les « maux qu'ils en ressentent, ne suffiraient-ils pas « pour nous faire abhorrer? »
§ V. — NÉGOCIATIONS d'uTRECHT.
Les mutinés ne consentirent à quitter Anvers que le 5 juin, après avoir obtenu du grand commandeur tout ce qu'ils voulaient et l'avoir soumis lui-même à des cérémonies humiliantes ^ Dans l'entre-temps , Champagney avait poursuivi les négociations ouvertes, dès le mois de janvier, avec les villes de Hollande. L'idée émise dans son Mémoire sur V Estât des Pays-Bas, de restituer les biens du prince d'Orange à son fils , sous certaines conditions , avait été adoptée par le grand commandeur, comme base d'un traité à conclure avec le prince lui-même*. Au mois de juin, Champagney se rendit à'Utrecht, muni
> Correspondance de Philippe II, III, 84, 99. ' Ihid., 93. *im., 98.
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d'une commission ostensible, pour lui et le comte de la Roche, son beau-frère, g-ouverneur de Hollande' . Ils étaient autorisés à garantir aux villes, qui se soumettraient, l'observation du pardon général, et à traiter avec les individus qui en étaient exclus, au cas où ils voudraient rendre au Roi un service signalé. Requesens informa Philippe II du résultat de cette mission, en ces termes : « M. de Champagney. . . a né- « gocié avec quelques villes et jusque ici sans beau- « coup de fruit. Il a eu aussi de très longs entretiens « avec ce Sainte- Aldegonde , que nous tenons là « prisonnier, qui est un très grand hérétique, mais « homme d'une haute capacité, dit-on, et qui jouit « de beaucoup de crédit auprès du prince et de ceux « qui le suivent. Champagney assure qu'il l'a toutci à-fait persuadé qu'on ne saurait traiter d'affaires a touchant à notre sainte religion, ou à l'autorité de « V. M. ; il ajoute que, dans tous ses rapports avec « lui, depuis plus d'un mois qu'il est à Utrecht, « les choses se sont passées de la manière la plus « convenable. Je n'envoie pas à V. M. copie d'une « infinité de lettres que j'ai eues de Champagney, « ni de mes réponses, ni de plusieurs lettres que « Sainte -Aldegonde a écrites au prince et des « réponses de celui-ci % afin de ne pas fatiguer
« Co/'respoiidance de Philippe II, III, 98, Lettre de Requesens au comte de la lîocbe, 11 juin 1574, extraite des Papiers d'État et de l'audience.
* M. Gachard nous apprend que toutes ces lettres manquent
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« l'attention de V. M. par des papiers de peu d'im- « portance : car toutes ces lettres roulent unique- « ment sur les généralités que j'ai dites et sur les « sûretés et les otages que donnerait Sainte-Alde- « gonde, si on lui permettait d'aller trouver le a prince. Le résultat est que, le 17 juillet, ledit « Aldegonde est parti , après avoir fait serment de a retourner dans les sept jours, et laissé au pouvoir « de Cliampagney, comme otages, un monsieur de « Carnes, son beau-frère, et certain Junius, d'An- « vers, qui est très-avant dans la confiance du « prince; l'un et l'autre hérétiques, ainsi que lui'. » Une autre négociation était conduite, simultanément et dans le même but, par le docteur Elbertus Leoninus. Requesens trouva les prétentions de Guillaume de Nassau tellement insolentes qu'il voulait la rompre; mais Leoninus proposa de la continuer , et cet avis fut partagé par Viglius et Berlaymont , qui conseillaient de nommer des commissaires pour traiter avec ceux du prince. Ils désignèrent Cbampagney, Leoninus, Corneille Suys., président de Hollande, Arnould Sasbout, chancelier de Gueldre, et le pensionnaire de Middelbourg, pour secrétaire. Le grand commandeur refusa de faire
auK archives du royaume ; il suppose qu'elles ont été brûlées, le 2 juillet 1576, au château d'Anvers, avec les autres papiers de Requesens. Correspondance dePhilipj^e II, I, xviii, III, 121.
• Correspondance de Philippe II, III, 121. Lettre du grand commandeur du 25 juillet 1574.
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cette nomination ; il voulut attendre le résultat de la «pratique» de Champagney avec Sainte- Aldegonde. Il se défiait des g-ens du pays , qui désiraient tous, disait-il, la sortie des Espagnols, l'affaiblissement de l'autorité royale et l'indépendance des provinces; aussi n'avait-il d'espoir que dans une négociation ouverte sous les auspices d'un prince, ami du Roi, tels que l'Empereur ou le duc de Bavière.
A la fin de juillet, Sainte-Aldegonde revint à Utrecht et remit à Champagney un mémoire sur le résultat de ses démarches au près du prince d'Orange, et une proposition de « ceux qui s'appelaient États de Hollande ' . » Requesens transmit copie de ces pièces au Roi, et le prévint que, trouvant peu de chances d'accommodement, il n'avait pas cru devoir y prêter l'oreille et avait mis fin à la négociation. Ce fut seulement, paraît-il, au mois d'octobre que les insurgés furent informés de cette rupture^ ; Champagney l'attribue au désir des Espagnols de continuer la guerre à leur profit et non aux motifs allégués par le grand commandeur.
L'éditeur des Papiers d'État de Oranvelle insinue que , dans cette mission , Champagney agit de son
' Le refus du grand commandeur d'accorder aux insurgés le titre d'États de Hollande suscita une grave difficulté, dans les négociations qui précédèrent les conférences de Gertrudenbergh.
* Correspondance de Philippe II. III, 123, 126, 127, 131, 259, 575, 788. — Correspondance de Guillaume le Taciturne. III, 397 et
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propre mouvement et joua un rôle double : « il con- « tinuait, dit-il, à entretenir des relations avec les « chefs de la ligue et il se flattait de les ramener à « l'obéissance , en leur promettant les concessions « qu'ils demandaient. » Les documents officiels que nous venons de citer, infirment cette assertion. Après une commission verbale, Champagney avait reçu un pouvoir écrit du grand commandeur, afin de poursuivre la négociation commencée à la fin de l'année 1573, par Noircarmes, avec l'assentiment du duc d'Albe, « à l'effet de traiter, par tierce main, « avecq les villes de Hollande révoltées, pour les « induire, s'il estoit possible, à la réduction de l'an- « cienne obéissance de Sa Majesté'. » D'autre part, selon le mémoire de Marnix, Champagney, au lieu de bercer les États de promesses illusoires, se montra franchement peu satisfait de leur réponse et déclara leurs propositions inadmissibles ^; ce fait ressort également de l'écrit du prince d'Orange des 13 et 14 juillet 1575. Enfin, en renvoyant la requête des États de Hollande, Champagney dit qu'il n'avait osé la communiquer au grand commandeur; si cette allégation est inexacte, comme on vient de le voir, puisqu'une copie de la requête avait été transmise au Roi, il n'est pas moins vrai qu'il était alors personnel-
• Correspondance de PMli'ppe II, II, 437, 438. ^ Correspondance de Guillaume le Taciturne, III, 393-402. — Correspondance de Philippe II, III, 425, 788, 797.
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leraent si peu disposé à accorder les concessions demandées par les protestants , notamment l'exercice public du culte réformé, que Junius lui écrivait : a Vous m'avez dit ouvertement que dans le cas où le a Roi nous accorderoit l'exercice de notre religion, a vous prendriez vous-même les armes contre lui, « et qu'autant qu'il seroit en votre pouvoir, vous « feriez révolter le pays contre son autorité ' . »