‹ Mémoires de Frédéric Perrenot, sieur de Champagney, 1573-1590; avec notice et annotationsChapitre 5 sur 37 · VI. — PLAINTES DE REQUESENS AU ROI, CONTRE CHAMPAGNEY · texte numérisé non relu

VI. — PLAINTES DE REQUESENS AU ROI, CONTRE CHAMPAGNEY

Malgré ce zèle ultra-catholique, malgré son dévouement au service du Roi et au moment même oh il en donnait des preuves irrécusables, dans sa négociation avec Sainte-Aldegonde, Champagney se voyait l'objet des plaintes du grand commandeur; celui-ci demandait, avec instances, à Philippe de l'éloigner des Pays-Bas et de l'employer ailleurs, de manière toutefois à lui donner satisfaction : « L'es- « sentiel, disait-il, est qu'il ne reste pas dans ces « provinces : il porte une si grande haine à la na- « tion espagnoles il est si chicaneur, il censure avec

' M. Groen van Prinsterer. V, 475.

* V Arétophile justifie Champagney de cette accusation, si souvent reproduite contre lui : « Ayant toujours, y est-il dit, « soutenu les naturelz des Pays-Bas contre toutes calomnies et « oppressions.... cela en premier lieu luy rendit capitaux enne-

« mis les Espaignols leur gouvernement despotique le des-

" goûta si fort, par leur injustice et tyrannie et apperce-

l^vl NOTICE.

a tant de vivacité toutes choses, qu'il a fait beau- « coup de mal dans ses relations avec le duc d'Aers- « cliot et d'autres personnes, sur lesquelles il a de a l'influence. Cette haine qu'il a vouée aux Espa- « gnols, les disculpe en quelque sorte de l'avoir a expulsé d'Anvers avec ses Wallons, quoique c'ait a été là une action qui m'a déplu plus que je ne a saurais l'exprimer ' . » Le Roi répondit qu'il comprenait la nécessité de retirer Champagney d'Anvers, mais qu'il n'avait pas encore pris de résolution à ce sujet. Cette réponse avait été inspirée par les rapports du grand commandeur et aussi par les raisons que dictait au duc d'Albe, consulté par le monarque, le souvenir des démêlés de Champagney avec Sancho d'Avila et de ses relations intimes avec le duc de Médina Celi.

De son côté, Champagney, à son retour d'Utrecht, n'avait pas voulu reprendre le gouvernement d'Anvers. Dans une lettre, qui fait honneur à la loyauté et à l'indépendance de son caractère, il supplia de nouveau Philippe II de lui accorder son congé, ne croyant plus pouvoir être utile à son service et se trouvant dans l'impossibilité de supporter plus longtemps les dépenses nécessitées par sa charge. Il terminait ainsi : « D'autre part, je vois les affaires par

« vant que principalement ils en vouloient à la ville d'An-

« vers il ne fut oncques deux ans sans poursuivre que

« son Roy le licenciât de sa charge »Au lecteur, 6.

' Lettre du 28 juin 1574. Corresp. III, 115.

NOTICE. »»'

« deçà réduitz là que, pendant qu'on y procédera « comme on fait, il vault mieux que ceulx (nous) « qui n'avons, fors le sçrvice de Vostre Majesté, de- « vant les yeulx, nous retirions, sans nous exposer « inutilement plus avant, avec peu de satisfaction « de ceulx qui nous commandent et nul fruict pour « le publicq, ny au service de Vostre Majesté, ny à « l'acquict de noz consciences : ce que, pour la des- « charge de la mienne et du debvoir que j'ay au « vassallaig-e, serment et service envers Vostre Ma- « jesté, je représente, suppliant très-humblement « icelle qu'elle veuille le prendre de bonne part, « puisque je le dis pour m'en descharger aussi de- « vant Dieu ' . »

Le grand commandeur, tout en faisant consentir Champagney à reprendre ses fonctions de gouverneur d'Anvers, engagea le Roi à lui accorder son congé'. Il revint à la charge le 16 septembre et proposa de l'envoyer à Naples, auprès de son frère', dont les conseils l'amenderaient peut-être ; il ajouta que, le tenant pour bon catholique, il n'avait pas moins été surpris de l'entendre , lorsqu'il revint d'Utrecht, dire au sujet de la réduction des insurgés, qu'on pourrait dissimuler avec eux, touchant le point de la religion, pourvu qu'ils ne fissent pas d'actes

• Lettre du 20 août 1574. Correspondance de Philippe II, III, 138.

5 Lettre du 19 août. I^id., 135, 138.

» Le cardinal de Granvelle était vice-roi de Naples.

^wni NOTICE.

extérieurs , comme on dissimulait avec les Anglais , les Oosterlins, les Allemands, et tâcher de les ramener à la vraie religion au moyen de bons prédicateurs et curés ' . Si le propos attribué, par le grand commandeur à Cliampagney, est peu d'accord avec la lettre de Junius citée plus haut, il semble justifié par les écrits et par la conduite ultérieure de Champagney\

Le Conseil d'État d'Espagne, consulté sur la proposition du grand commandeur, fut d'avis que Champagney ne devait pas être envoyé à Naples, où il ferait plus de mal que dans les Pays-Bas ; mais il opina pour lui faire accorder un congé. Le Roi, selon son habitude, éprouva le besoin de réfléchir et, par une apostille écrite en marge du rapport, il chargea le secrétaire Çayas de lui rappeler plus tard cette affaire \ Enfin, le 29 novembre, il écrivit au grand commandeur qu'il convenait de tirer Champagney d'Anvers, mais que le moyen à employer méritait réflexion. Pour plusieurs motifs d'importance, le démissionnaire ne pouvait être envoyé à Naples ; moins encore il fallait l'envoyer mécontent en Bourgogne*, où il pourrait nuire beaucoup, s'il avait de mauvaises intentions. Il était donc préfé-

* Correspondance de Philippe II, III, 157.

* Mémoires de 1590, ci-après 315.

» Ihid. Note de M. Gachard.

* Voir sur l'État des esprits à cette époque, en Bourgogne, Loys GoUut. République séquanoise.

NOTIf'E.

rable de dissimuler, pour le moment, de lui faire môme bon accueil et de lui montrer de la confiance' .

§ VII. — CONSPIRATION d'aNVERS.

Au milieu de la nuit du 13 au 14 décembre 1574, éclata une conspiration , tramée dans le but de livrer Anvers au prince d'Orange. Cet événement fut pour le grand commandeur une nouvelle cause de mécontentement contre le magistrat et particulièrement contre Champagney ; il prétendait qu'au lieu de tenir compte de ses avis, de surveiller les étrangers et de prendre toutes les mesures de précaution usitées en pareil cas, ils étaient restés inactifs, persuadés que ses avertissements étaient des prétextes, pour introduire des gens de guerre dans la ville et vexer les habitants. Il est vrai de dire cependant qu'à peine avait-on vu la flotte ennemie remonter le fleuve et s'approcher de la ville , dans l'intention de favoriser le mouvement projeté', Champagney s'était mis à la tête des troupes et des bourgeois armés et avait pris les dispositions nécessaires pour le réprimer'. De nombreuses arrestations avaient

' Correspondance de Philippe II, III, 220.

* M. Gvoen van Prinsterer. V, 110. Lettre du prince d'Orange à son frère le comte Jean, 25 décembre 157i.

' Suivant un avis transmis par le gouverneur de Landrecies, « on devoit en premier lieu coper la gorge à monsieur de Cham-

ixx NOTICE.

été opérées, et une enquête sévère immédiatement ouverte. Mais le grand commandeur n'était pas facile à contenter : il se plaignait de la lenteur des juges du Brabant, de leur désir de ne pas trouver des coupables, parmi les bourgeois et les marchands, dans la crainte de provoquer l'émigration et par suite l'anéantissement du commerce ; or, malgré cette prétendue lenteur de la justice brabançonne, dès le 9 janvier, il pouvait annoncer au Roi qu'il avait fait écarteler quatre des plus coupables , dont un avait été brûlé vif, parce qu'il était hérétique et pertinace.

L'instruction des procès avait été confiée aux conseillers de Brabant, délégués comme assesseurs auprès du gouverneur d'Anvers, et qualifiés par le grand commandeur « juges du pays. » Les sentences furent rendues par une commission spéciale, composée de Roda, de Del Rio, d'Assonleville , du chancelier de Gueldre, du président de Hollande, de trois membres du Conseil de Brabant et du a:ouverneur d'Anvers; cette commission, instituée par le grand commandeur, délibérait en sa présence'. Le magistrat d'Anvers n'avait pas manqué de protester contre cette violation des droits qu'il tenait de la Joyeuse Entrée. Déjà les États de Brabant avaient envoyé en Espagne, dès le mois d'août de l'année

« pagnej' par le moyen de quelqu'ung des siens. » Correspondance de Philippe II, III, 218.

» Correspondance de Philippe II, III. 235, 237, 269, 403.

NOTICE

précédente, Dierick Hill, avec mission de demander le redressement des infractions de cette espèce, notamment l'abolition des Conseils spéciaux de justice, créés par le duc d'Albe et le renvoi des étrangers pourvus de charges en Brabant; au premier rang de ceux-ci figurait Sancho d'Avila, châtelain d'Anvers. On trouve toujours des raisons à faire valoir à l'appui des actes les plus illégaux , les plus iniques; or, voici comment le duc d'Albe justifiait la création du gouvernement d'Anvers, la construction de la citadelle et le commandement remis à Sancho d'Avila : « La ville s'étant révoltée contre le Eoi, disait-il, le château a pu être bâti, en toute justice, car le premier pardon réservait au Roi le gouvernement des villes et les autres mesures nécessaires à leur repos ; aussi Anvers n'a élevé aucune réclamation à ce sujet. Quant au châtelain, il n'a pas juridiction : il commande à des soldats, dans l'intérieur du château; rien donc ne s'oppose à sou maintien. On peut au reste prévenir toute difficulté, en dotant le château de quelque baronnie de Brabant'. » Puis afin de disculper Sancho d'Avila des brutalités et des violences qu'on lui imputait, à juste titre, le duc écrivait au Roi : « On doit considérer que toutes les « clameurs qui s'élèvent contre Sancho d'Avila, « proviennent du duc d'Aerschot et de monsieur de « Champagney seuls ; elles ont pour cause le mau-

• Correspondance de Philippe II, III, 224.

NOTICE

« vais vouloir qu'ils lui portent'. » Le Roi ne trouvant pas l'affaire aussi simple que le duc d'Albe le prétendait, l'avait soumise à l'examen d'une junte spéciale, dite des quatre, et à l'avis d'Hopperus ; il s'était même montré disposé à accorder le redressement des griefs signalés, y voyant un excellent prétexte pour retirer Champagney d'Anvers. L'expédient semble lui avoir encore été suggéré parle duc d'Albe; le gouvernement d'Anvers, avait pu, selon ce dernier, être donné à Champagney, après le premier pardon, en vertu des réserves qu'il stipulait; mais il n'en était plus de même, depuis que le second pardon avait révoqué le premier. Il convenait d'ailleurs de rappeler Champagney pour le mal qu'il avait fait et qu'il ferait tant qu'il serait là^

Le grand commandeur continuait à formuler des plaintes contre Champagney. Le 9 janvier 1575, il écrit au Roi « qu'il a fait tout ce qu'il a pu pour le « contenter; la première fois qu'il vint à Anvers, « il l'appela à plusieurs Conseils , maintenant il « l'appelle à tous; mais la haine qu'il porte aux « Espagnols est terrible : il ne s'entend ni avec « Sancho d'Avila , ni avec les autres chefs des « gens de guerre , qui occupent cette ville ; c'est à « grande peine qu'il l'a déterminé à reprendre son « gouvernement ; il voudrait le voir placé ailleurs,

' Correspondance de Philippe II, III, 228. 2 Ibid., 164, lai, 222, 249, 254, 255, 321, 325.

NOTICE

« car aux Pays-Bas, il fait beaucoup de mal' » . Peu de temps après , il dit encore : « Malgré toutes les « peines qu'il s'est données et se donne encore, il lui « est impossible d'accorder Champagney et Sancho « d'Avila ; la division qu'il y a entre eux est arrivée 0 à un point extrême", et elle met chaque jour en a danger la sûreté de la ville. Sancho d'Avila, sans « faire tort à personne, est le meilleur soldat que le « Roi ait aux Pays-Bas ; on ne peut lui reprocher « que sa passion violente contre Champagney , 0 tandis que Champagney en a une terrible contre « toute la nation espagnole, contre tout ce qui se 0 fait et s'ordonne à Bruxelles et à Madrid, et il « parle là-dessus avec tant de fiel, qu'il fait un très- « grand mal. Il a eu aussi des discussions avec le « comte Hannibal (d'Altaemps) , au régiment du « quel appartiennent les dix compagnies, qui sont « en garnison à Anvers. Pour toutes ces raisons, « le grand commandeur ne regarde pas cette ville « comme assurée , si le Roi n'emploie Champagney « ailleurs'. »

L'inquisiteur général, la junte des quatre et le

' Correspondance de Philippe II, ITI, 245.

* Ces haines entre les Espagnols et les oflSciers des Pays-Bas dataient de longtemps, témoin celle du duc dAlbe contre Tinfortuné d'Egmont, et à Tépoque même où se passèrent ces faits, les graves démêlés entre le comte de la Roche et le mestre de camp don Francisco de Valdès. Ibid., III, 476.

» Lettre du 12 mars 1575. Ibid., 270.

xwiv KOTICE.

duc d'Albe furent unanimes pour proposer le renvoi de Champagney'. Le Roi se prononça enfin sur les propositions de la junte : il passa sous silence celle relative à l'abolition du Conseil des troubles et des autres juridictions exceptionnelles, établies contrairement aux franchises nationales et apostilla ainsi le 18" article : « Si l'on accorde aux Etats que les « étrangers ne puissent occuper de charges, il en ré- « sultera que Champagney pourra quitter la sienne « avec moins d'humiliation. Quant à le faire sortir « de tous les Pays-Bas, ce point se remettra au grand 0 commandeur, qui verra s'il convient de le mettre « à exécution et en quelle forme ; de manière que la « chose soit moins sensible à Champagney et à son « frère le cardinaP. »

Au moment où le Roi émettait cet avis , le grand commandeur jetait les yeux sur Champagney, pour lui confier la mission d'aller à Madrid, avec Rassenghien, porter l'avis de la junte, convoquée à Bruxelles, au mois de novembre précédent, afin de recevoir communication du résultat des négociations ouvertes avec les insurgés et de délibérer sur la direction qu'il convenait de leur imprimer'. Malgré ses plaintes et ses récriminations continuelles, le grand commandeur appelait Champagney à siéger au Conseil d'Etat ; il lui avait fait prendre part aux

' Correspondance de Philippe II, III, 292, 224, 226, 227, 228. * Ibid.,2!3n. » Ibid., 2^1,^1.

NOTICE. i»^v

délibérations de cette junte; il le consultait enfin dans toutes les circonstances difficiles. C'est ainsi qu'il n'était pas resté étranger aux conférences de Breda, commencées au mois de février 1575; il avait été spécialement demandé comme otage, parles États de Hollande; il avait aidé à préparer les dépêches adressées par le grand commandeur aux commissaires royaux'. Quant à la mission en Espagne, il la déclina, avec sa franchise ordinaire, par le motif qu'à Madrid, il ne pourrait parler librement ni de la tolérance religieuse, ni du renvoi des Espagnols, ni de la convocation des États généraux, points essentiels à obtenir, suivant lui, pour arriver à la pacification ^

Vers la même époque, le grand commandeur autorisa, à l'instar de ce qui s'était pratiqué en France, la formation d'une ligue catholique*. Les associés juraient, devant des commissaires spéciaux, nommés par le gouverneur général, de vivre et de mourir dans la religion catholique romaine; d'exposer pour elle et pour le Roi , leurs personnes et leurs biens à l'encontre du prince d'Orange et de ses adhérents. Cette association semblait le sinistre présage d'une Saint-Barthélemi dans les Pays-Bas et ne pouvait manquer de jeter l'alarme dans la popu-

' Correspondance de Philippe II, III, 591, 784.

2 Ibid., 341. Lettre du 23 juillet 1575.

* Simonde de Sismondi. Histoire des Français, XIII, 397.

x\\M NOTICE.

lation d'Anvers , dont les deux tiers n'étaient pas catholiques. Champagney s'en émut et blâma vivement la mesure, ce qui déplut au grand commandeur' , et, chose étrange, lui, qui s'était opposé avec courage à la formation de la ligue dans les Pays- Bas, nous le verrons plus tard s'affilier à la ligue de France !

§ VIII. — MISSION DE CHAMPAGNEY EN ANGLETEREE.

Les conférences de Breda, ouvertes sous la médiation de l'Empereur, avaient duré près de six mois, sans amener aucun résultat et la situation des deux partis s'empirait chaque jour, lorsque la reine d'Angleterre résolut d'intervenir, à son tour, comme médiatrice, dans ce débat sanglant. Parson ordre, Henri Cobham, s'embarqua pour l'Espagne, le 19 juillet 1575; le roi lui accorda audience le 26 octobre suivant. Après avoir exprimé le désir de sa souveraine de continuer des relations amicales , il demanda la liberté du commerce pour les Anglais en Espagne ; l'envoi réciproque d'ambassadeurs résidents auprès des deux cours ; l'élargissement des Anglais arrêtés par l'inquisition ; la restitution des marchandises et des navires saisis. Dans une seconde audience, il

» Correspondance de Philippe II, III, 342. Lettre du 23 juillet 1575.

NOTICE

signala à Philippe II les menées du prince d'Orange, avec les Français, proposa la médiation d'Elisabeth, comme le meilleur moyen de réduire les révoltés et de pacifier les Pays-Bas'. Ces propositions ayant été soumises au Conseil d'État, les uns furent d'avis de rompre ouvertement avec la reine ; les autres voulurent négocier. On finit par donner satisfaction sur la plupart des points, sauf la médiation, qui ne fut pas acceptée ^ Mais la réponse du Roi à Henri Cobham paraît avoir été ambiguë, car elle suscita des récriminations de la part de l'Angleterre.

Au mois d'octobre, Cobet remplit une semblable mission auprès du grand commandeur. Il T'avertit que le prince d'Orange avait offert au Roi de France et à son frère , le duc d'Alençon , de leur livrer les places qu'il tenait ; il représenta les dangers résultant, non-seulement pour l'Espagne, mais pour l'Angleterre elle-même, de la présence des Français dans les Pays-Bas et afin de les conjurer, il engagea Requesens à remettre à la Reine le soin de négocier la paix entre le Roi et ses sujets révoltés. Il le prévint, en même temps, qu'un envoyé d'Élizabeth était chargé de notifier au prince d'Orange que s'il traitait avec les Français, elle se verrait obligée de se déclarer contre lui ; il devait en outre conseiller au prince de s'accommoder avec le Roi, et lui offrir son

• Correspondance de Philippe II, II, 415. » Ibid. III, 415. Note de M. Gachard.

iWMii NOTICK.

concours à cet effet'. Il paraît que ni le Roi, ni Requesens ne crurent au projet attribué au prince d'Orange ; malgré les intrigues nouées, dès le temps de Charles IX, par ce Roi et ses agents % il n'est pas vraisemblable que ce projet fût alors arrêté, témoin ce passage d'une lettre du comte du Rœulx, transmettant au grand commandeur, les nouvelles qu'il recevait de Hollande : « Je me suis enquis, dit-il, s'ils Œ ne parlent de mectre ledict pays es mains du Roy « de France, ou de son frère ; disent qu'ils aiment « mieux morir, leur souvenant encore de la grande « cruaulté que ledict Roy avoit usé au massacre de « Paris et ne sont nullement délibérez se mectre « entre les mains des François. . . '. »

Mais avant l'arrivée de Cobet dans les Pays-Bas, le bruit s'était répandu que, si le Roi ne s'arrangeait pas avec les rebelles et qu'ils offrissent les places occupées par eux à la Reine Élizabeth, elle était décidée à les accepter, pour empêcher qu'elles ne tombassent aux mains des Français. Bientôt après, on annonça que l'opinion des villes avait été demandée à ce sujet et qu'une ambassade était partie pour donner le pays à la Reine. En effet, vers les

» Correspondance de Philippe II, III, 397, 408, 409, 410.

* Simonde de Sismondi. Histoire des Français, XIII, 235. — Lettres de Charles IX et de Mondoucet ; Bulletins de la commission royale d'histoire, 2' série, IV, 342, 344.

* Correspondance de Philippe II, III, 409. Lettre tirée des archives du royaume, Papiers d'État.

XOTICE. 'IXXIT

fôtes de Noël, Marnix de Sainte-Aldegonde, Paul Buys et François Maelsen, désignés par les États, étaient passés en Angleterre, avec mission d'offrir à la Reine Elisabeth la souveraineté de la Hollande et de la Zélande, sous certaines conditions'. Ce fut dans ces circonstances , que le grand commandeur, comprenant la nécessité de faire représenter le Roi ' d'Espagne en Angleterre , afin de prévenir le mauvais effet des démarches des agents de la France et du prince d'Orange*, résolut d'y envoyer un ambassadeur ; son choix tomba sur Champagney , qui partit le 16 janvier 1576. Ses instructions*, lui prescrivaient de demander à la Reine, la promesse écrite de ne pas se mêler des affaires des Pays-Bas, de ne donner aucune assistance au prince d'Orange, ni à ses adhérents, et de réclamer enfin l'arrestation et le châtiment de Marnix de Sainte-Aldegonde. Comme elles repoussaient implicitement l'offre de médiation faite par la Reine, la négociation n'aboutit qu'à une réponse évasive de sa part. La vanité de Champagney le porte donc à exagérer ses succès diplomatiques, lorsque, dans un mémoire de 1591, il écrit : « Je fis rompre l'entreprinse et aliance du

* Correspondance de Philippe II. Lettres du grand commandeur, du 23 novembre et du 24 décembre 1575, III, 399, 409.

* Ibid. III, 418.

* L'une rédigée en espagnol, n'a pas été retrouvée, la minute de l'autre, écrite par le conseiller d'État Cliristoplie d'Assonleville, est aux archives de l'État.

Il NOTICE.

« prince d'Orange et des rebelles qui se vouloient « jà donner à celle Reine et apportay très grands « moyens pour la paix et plus advantageux beaua coup, que le grand commandeur ne m'avoit ence chargé'. » Si Elizabeth, préoccupée du soin de maintenir la tranquillité dans ses États et redoutant les dangers d'une guerre avec une puissance telle que l'Espagne, n'ac<;epta pas la souveraineté des provinces insurgées, elle ne continua pas moins à leur fournir des secours*; elle ne tarda même pas à conclure un traité avec elles.

En donnant avis au Roi du départ de Cbampagney , le grand commandeur lui avait dit que « s'il « jugeait à propos d'entretenir à Londres un ama bassadeur ordinaire , personne ne conviendrait « mieux, pour cette commission, que Champagney, « qui était très-instruit et parlait six à sept langues, « comme la sienne propre; là, il rendrait de bons « services, parce qu'il était catholique et ne désirait « certainement point que les Pays-Bas passassent « en d'autres mains que celles du Roi ; tandis qu'il « faisait beaucoup de mal dans ces provinces, par

« Mss. de la Bibliothèque royale, n» 12.962, ci-après 327.

* « Pecunise tamen non nihil interdvim suppeditabatur. » Grotius, Annales, lib. II. — « On a reçu avis de Dordrecht qu'il « est arrivé d'Angleterre 600 anglais et écossais, pour servir le « prince d'Orange, qui a publié dans toute la Hollande, qu'ils « sont 5,000. » — Lettres de Roda, du 20 mars et du seigneur de Saint-Rémi, gouverneur de Breda du 5 du même mois. Correspondance de Philippe II, III, 471.

NOTICE. ««^'

« la haine qu'il portait à la nation espagnole et « l'habitude qu'il avait de tout censurer, au gré de « sa passion'. » Ce témoignage rendu à la capacité et au royalisme de Champagney, cachait, selon Roda'*, les véritables intentions de Requesens : « Si le grand commandeur, écrivait-il le 1" avril, a s'était trompé sur le compte de monsieur de Cham- « pagney, ce n'était pas de sa faute; il lui avait « paru que malgré sa malignité et ses mauvaises « dispositions , son maudit venin ne l'empêcherait « pas de faire, en cette négociation, ce qui conve- «t nait au service du Roi ; d'ailleurs , il désirait tant « son éloignement , à cause de toutes ses machina- « tions, qu'il s'était imaginé qu'il demeurerait coi, « aussi longtemps qu'il l'y retiendrait'. »

Dès sa première entrevue avec la Reine, Champagney avait compris que ses pouvoirs ne l'autorisant pas à traiter de la médiation, sur laquelle cette princesse insistait principalement, sa présence en Angleterre devenait désormais inutile, et il avait demandé son

• Correspondance de Philippe II, III, 418-422.

* Voir sur ce personnage YArétophile, 22, note.

» « De averse enganado el Commendador mayor en lo de « Mos. de Champani, no tuvo culpa, porque aunque le paresciô « que era tan maligno y de tan ruynes intenciones, no llegaria « su maldita ponzona à tanto que en aquel negocio dexasse « de hazer lo que convenia al servicio de su rey, y él desseava « tanto verle apartado de si, por las malas manas que tiene, que « le paresciô estaria algunos dias quieto , mientras alli le tu- « viesse. » — Lettre à don Diego de Çuniga. Correspondance de Philippe II, lU,il2.

XLii NOTICE.

rappel ' . Requesens ne le lui avait pas accordé , mais non pour les motifs imaginés par Roda : désirant éviter, aussi longtemps que possible, une rupture ouverte, le grand commandeur avait ordonné à son envoyé de solliciter de la Reine une réponse catégorique. Il lui avait transmis, en môme temps, quelques-unes des pièces relatives à la mission de Cobham à Madrid*, sans lui fournir pourtant le moyen de mettre fin au malentendu élevé à ce sujet, ni le pouvoir d'accepter la médiation de la Reine. En outre, il l'avait chargé de régler certains points se rattachant à une précédente négociation, conduite par l'avocat fiscal Boisschot. Champagney se plaint amèrement de cette nouvelle commission , dans une lettre du 16 février, aussi bien que des procédés du commandeur à son égard. De son côté, il donnait à celui-ci des sujets de mécontentement, en se faisant un malin plaisir de reproduire, dans sa correspondance \ les expressions désobligeantes ou hostiles

• Lettre du 5 février, Appendice, 355.

^ « En lui (à Champagney), faisant passer différents papiers, « relatifs aux négociations de Cobham à Madrid, il n'a pas com- « pris, ceux que le roi lui a communiqués pour lui seul ; ces der- « niers n'ont pas non plus été vus en conseil, mais leur contenu « et tout ce qui se passe en Angleterre montrent bien quel mau- « vais homme doit être ce Cobham , puisque à Madrid il se a déclara satisfait de la réponse du Roi, en assurant que sa maî- « tresse le serait aussi et qu'il a fait auprès d'elle des offices si '< contraires. » — Lettre au Roi du grand commandeur février 1576. Corresp. III, 445.

' Lettres des 28, 31 janvier et 5 février, Appendice, 349, 353

NOTICE. ^Liii

de la Reine et de ses ministres envers les Espagnols; sans contester la véracité de sa relation, le commandeur écrivait au Roi que ces expressions, adressées à une personne peu fâchée de les entendre, étaient la répétition des propos tenus cent fois à Bruxelles et à Anvers, par Champagney, qui se servait du nom des Anglais, pour manifester son opinion. Requesens répétait qu'il faisait un mal extrême aux^ Pays-Bas, par la passion dont il était animé; chose- fort regrettable, car il était d'ailleurs doué de bonnes qualités'. Roda, ennemi déclaré de Champagney, allait plus loin : il considérait ses lettres comme des libelles diffamatoires et des pasquilles contre la nation espagnole, non comme des lettres d'affaires ; il ajoutait que le grand commandeur était décidé, s'il eût vécu, à rompre avec lui et à le traiter de manière à l'empêcher d'en écrire de pareilles*. Il est vrai de dire que le grand commandeur lui-même n'était pas plus épargné qu'un autre, comme on peut le voir par la correspondance que nous publions.

La Reine Elisabeth imputait au mauvais vouloir de Requesens, le refus de continuer la négociation commencée en Espagne par Cobham; aussi, lorsque

' Correspondance de Philippe II, III, 44.5, 446, 447.

* Nos archives possèdent 23 dé ces lettres ; 14 ont été publiées par M. Gachard, dans le III« vol. de la Correspondance de Philippe IL Nous en donnons l'analyse à V Appendice et le texte des 9 autres.

NOTICE

Champagney lui notifia la mort du grand commandeur, elle exprima l'espoir que le Conseil d'État trouverait, dans ses papiers, des instructions du Roi pour pacifier les Pays-Bas, avec son concours ; cet espoir ne se réalisa pas, et Champag-ney quitta l'Angleterre à la fin du mois de mars, sans avoir rien conclu. En le congédiant, la Reine lui dit : « Qu'il « pouvoit assurer le Roy que son intention n'étoit a autre que de user de toute révérence et affection « en son endroit; que jamais elle ne procureroit « autre chose que de faire revenir ses subjectz à son « obéissance, avec la conservation de son auctorité, « laquelle ne luy seroit en nul temps, en moindre « considération, que ce qu'elle désireroit pour la « sienne propre; mais qu'elle ne pouvoit délaisser « aussi d'avoir esgard à ce que concernoit le bien et « seureté de son royaulme ; que si le Roi la vouloit « admettre à composer les différentz des Pays-Bas , « comme elle s'estoit offerte et l'en avoit prié , elle « en useroit comme dessus, et quant à la religion, « que jamais elle n'en mectroit chose aucune en « avant... \ »

Cbampagney arriva à Bruxelles, le 31 mars et le même jour Roda écrivait au Roi : « Si le Conseil « d'Etat envoie à Votre Majesté copie de toutes ses « lettres , elle verra ce qu'on peut attendre de lui , « après son arrivée , puisqu'il écrivait d'Angleterre

' Correspondance de Philippe II, III, 472.

NOTICE. ""-

« à ceux du Conseil, pour les exciter à s'emparer des « lettres et papiers du grand commandeur, sans « doute afin de voir ce que Votre Majesté disait et o les informations que le grand commandeur don- « nait de chacun d'eux ' . Certes, connaissant, comme « je le connais, son génie, je crains son arrivée, a parce que je pense , qu'il nous brouillera tous, et a causera quelque dissension à Anvers, où il pré- « tend être supérieur au comte Hannibal, ce que « celui-ci ne voudra pas souffrir ; aussi je serais « charmé que le Conseil le retînt ici, et c'était là le « seul motif pour lequel le grand commandeur ne « quittait pas Anvers*. »

§ IX. — GOUVERNEMENT DU CONSEIL d'ÉTAT ET DES ÉTATS GÉNÉRAUX.

La mort imprévue du grand commandeur (5 mars 1576) avait jeté les Pays-Bas dans la plus étrange confusion ; le temps de désigner son successeur, comme il y était autorisé, lui ayant manqué, le Conseil d'État prit la direction des affaires'. Ce corps, où

' Cette assertion est une calomnie de l'iionnête Roda, rien de semblable ne se trouvant dans les lettres de Champagney, au moins dans celles que nous possédons.

* Lettre de Champag^ney du 21 mars 1576. — Lettre du Conseil d'État au Roi, du 31 mars. Correspondance de Philippe II, III, 480, 859.

' Il fut confirmé dans le gouvernement provisoire par lettres

\Lvi NOTICE.

siégeaient des hommes dévoués au régime espagnol, des étrangers' et des membres du Conseil des troubles% n'inspirait aucune confiance aux Belges; d'un autre côté, le pays était malheureusement divisé par des partis, tous d'accord, il est vrai, sur un point : l'expulsion des soldats espagnols et étrangers. Aussi, cette mesure était-elle réclamée à grands cris, dans toutes les provinces; leur vœu unanime avait été transmis au Roi, dès le 10 mars, par le baron de Rassenghien, chef des finances, en ces termes: « La « licence du soldat de toute nation at esté intolérable « et sans y avoir peu donner ordre, à faulte dudict « payement ; par quoy seroit besoing trouver moyens « d'appoincter en raison avecques eulx, et faire « casser la plus grande partye desdicts solclatz es- « trangiers\ »

Le licenciement de ces bandes indisciplinées offrait des difficultés et même des dangers, à cause du manque d'argent et de leur esprit d'insubordination. Toutefois, au mois de juin, Jean de Naves, conseiller

patentes du 24 mars 1576. Correspondance de Philippe II, III, 472. •

' Roda et Del Rio ; le premier était espagnol, le second d'origine espagnole, était né en Belgique. Reiffenberg, Correspondance de Marguerite de Parme, 301.

* Le conseil des troubles n'avait pas été supprimé, comme on le croit assez généralement après le départ du duc d'Albe, puisque le Conseil d'État en demandait l'abolition par une lettre adressée au Roi, le 31 m.ars 1576. Correspondance de Philippe II, 111,481.

' Correspondance de Philippe II, III, 463.

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