‹ Mémoires de Gabrielle d'EstréesChapitre 1 sur 11 · CHAPITRE PRfiniIER · texte numérisé non relu

CHAPITRE PRfiniIER

C'était le roi. —Finesse de la petxie Françoise d'Estrées. — Interprétation. — Résolution de GubrieUe. — Le roi et Bellegarde. — Prédiction de Périnet4 ^ DÎTination poétique. *^ Deux Ver^de Ronsard. — Louison, cfannibrière de Gabrielle. ^ Ses ruses. -<- Le balcon. — Henri IV à ^oux. — La ceinture d'épée. -^ Larcin d'amant. — Devise de Valentine de Milaii. — Promesses réciproques. -^ La lettre de Rellegarde; — âdieui. -^ Panégyrique de la femine par le mari. — interruption. — Présence d'esprit de Loui- MD. «^ La femme foHe. — Le grand liez. — Jalousie de BeHegàrâd.

— Justification de Gabrielle. — Promesses réciproques. — • Que faire ? — Le roi à Saint - Quentin. — Noble refus de Périnet. — Louison désintéressée. — Tentatives d'Henri IV. -^ L'emBâch'e manquée. — Porte close. — Henri IV au château de Goeuvres. ^- Réception qu'on lui fait. — La toilette d'une femme. — Henri IV ddns la chambre de Gabrielle. — Le béaii pbrleur. —^ Attaque et résistance. — Au feu ! >— Ruse de Périnet. — Invocation à la médecine. — Nouveaux débats. — Les promesses de mariage. — Les harangueurs. — Le chevatUr bànnal. -^ Résolution de Gabrielle^

— Questions indiscrètes. — Projets. ~ Les départs.

La nouvelle que tne donna notre sœur Françoise , touchant le roi déguisé en Espagnol^

me fit gnindement réfléchir, et je me persuadai sans peine que c'était vérité ; car je me souvins avoir vu ieroi Henri d'une fenêtre lorsderàssàssinat du feu roi Henri troisième; et te maître nez, comme aussi cette bonne physionomie , me fut un indice assez certain.

« Êtes- vous insensée , dis-je toutefois à ma sceur , de penser sans rire que Sa Majesté vêtirait le manteau espagneol et porterait la santé de la Ligue?

» -*- Je ne suis non plus aveugle ni folle ^ et c'est le même qui vint à Coeuvi*es il y a cinq moist cependant que M* de Mayenne occupait là logette des pourceaux^ saujf le respect que

noM lui gardon», t — Ta mémoire est en défaut , petite , qu

tu dis cela par ris.

» — Encore un ëoup , madame ma sœur , je vois clair en bien des choses.

» — Hé ! que vois-tu donc , je te prie ?

» — Rien , sinon que le roi n'est pas venu céans, pour le plaisir de jouer Tbidalgo et le ligueur.

DE GABRIELLÉ I)*EStRÉÈS. 5

»-^ Si le seigneur don Juan était lé roi^ le cas me semblerait étrange.

» — Il est patent que le roi est fort aissidu Goui'tisan des dames, et sa visite k Gœuvres n'a besoin d'autre motif.

• — Merci de Dieu! Françoise ^ le roi Henri a bien af&îre de psiuvres denloiselles comme nous.

>-«- Je tn'estime un tantinet plus que vous £Eiites , madame ma sœur^ et m'eàt avis que le roi , ce dit**on , empêché après des meunières ne saurait dédaigner les filles de messire An* taine d!£st;rées , marquis de Gœuvres et sieur de Valieu.

9 — D'accord ; mais Sa Majesté a bien autre martel en tête.

» — Oui bien; aussi a-4:-il au cœur piqûre amoureuse pour vous ou moi.

»-*^ Bon! ne connaîtwl mon amour avec Beliegarde, qui me doit épouser ?

9— iTest-ce que cela? petit obstacle à vaincre; mais de la &çon dont il m'a baisée à la bouche, je croirais qu'il vi»e à mon but.

A — Ma chère Françoise , ne tenez ce» propos frivoles à nos sœurs, elles vous feraient la figue et vous renverraient à Técole..

» — L'effet montrera qui de nous deux a raison en cette créance. » '

Je n'en croyais pas moinspour map art sans en. rien laisser paraître^ et mille particularités en gestes, paroles et regards me con^rmèrent en mes soupçons trop mieux que n'avait fait le dire de Françoise. Par--dessus tout, legroâ baisemeniqui avait commencé la danse n'était pour s'arrêter à si peu. Beaucoup de filles en mon Heu auraient congratulé leur destina cause de l'amour d'un roi, qui n'est pas donné à toutes; certainement jie fus marrie de cet heur, et m'en apitoyai jusqu'aux larmes;, car j,'aimais sans feintise M. de Bellegarde , comme s'il fût déjà mon époux en face de l'église notre mère« De &it , Le parallèle entve le roi et le grandécuyer était chose impossible et ridicule. Sa Majesté ( je ne puis meptir sur ce point qui est à la portée. de tous) n'a pas les airs et les mignardises d'un muguet de coiur ; outre qu<^

DE GABRIELLE D'ESTRÉES. 5 son grand nez gâterait un plus beau visage que n'est le sien. Pour ce qui est de BeHegarde, en beauté , taille, grâces et charmes de la personne , il n'a son pareil , ce qu'à présent je n'envie à madame sa femme. Donc je ne fis pas d'effort pour persévérer d'aimer Bellegarde de préférence au roi. J'ai honte de dire qu'il n'imita cette loyauté, le méchant! et qu'il prit ma' rivale aux rangs de^la Ligue. Il a dit depuis avoir ainsi fait par jalousie du roi ; mais n'é-* tait'Ce de ma part assez méritoire que de résister aux sollicitations, lettres, présents et amour d'un tant magnaninfe prince? Finablement je me déterminai à fermer tout espoir à ce royal poursuivant, et. m'y employai un peu bien inhumainement. Bellegarde est l'auteur de ce qui est arrivé.

Périnet ayant à mon égard consulté les influences des étoiles, feuilleté ses livres et grimoires, vint à moi plus joyeux que s'il eût découvert, la pierre philosophale.

«Madame, cria-t-il de loin, vous serez reine de France !

• — M. de Bellegarde sera donc roi aussi ?

répondîs-je d*un visage austère.

» — Qu'est-ce à dire ^ madame ? M. de Bellegarde restera votre grand-écuyer.

• — Je l'entends de cette sorte : après nOIre piariage.

» — Oh bien ! il vous faut tourner vos pen-?

sées plus haut.

» *- Il ne me plaît à moi , et narguô de, vus prophéties !

• — Je n'ai rien inventé qui ne soit écrit aux astres , et vofre ascendant , madame , sera plus fort et invincible que votre vouloir.

» — A D^eu ne plaise ! Périnet ; je ne vois de meilleur sort que d'éti'e madame de Belle? garde.

» — Je vous en estime davantage de parler ^i modestement, mais bon gré malgré vous irez aux honneurs , et serez pour beaucoup lin objet d'envie.

» — Vraiment , mon cher Périnet , je ne souhaite rien au-delà du sort que j'ai entre les mains*

» Madame, je ne fis onc des sorts, mais

DE GABSIËLI.E D'ESTÀÉES. j

î'excelle à les voir de plus loin ^ti'il 8è peut. » — Me veux-tu rendre témoin et assurée de quelque expérience ?

• «^ Une bien chanceuse e^pon souvent maniée?

» — Laquelle ?

» -^ La di vinalion poétique : jadis on présaf^it rasrenir par les vers d'Homère et de Virgile » car il est aux bons vers une vertu latente eC sacrée.

t-^ Voilà ci un tome des poésies dé feu Ronsard qui ne le cède à Homère et Virgile.

• -- Le livre fettné^ je l'ouvre à l'aventure et les deux premiers vers rhnés du haut de la page qui s'olfiriront doivent éolMter Vos dôcÉ^ tes touchant votre illustre destinée future.

»-r*J'ai terme foi que Ronsard^ prince dès poètes ) ne voudra m'affliger après m'avoir réjouie de ses rimes, tant et tant de fois.

» — Voyez et Usez l'arrêt:

Ahhsi fêlai dcknHids, elataâla àètiàé

Me répond à 900 toar ; Ami, je suis Promeese.

Par le système planétaire ! l'oracle ne pouvait

se iDoqtrçf p|u^ apertément , et toute explication serait superflue.

» — Promettre est bon ; tenir vaux mieux. »

Je ne fus él^ranlée aucunement de ce présage j et me recommandai de nouveau à mon bon apge gardien.

J'avais UQe çl;ianptbrière pommée libuison que nf 'avais çlpnpée M. le chevalier d'Aumale, et laquelle pratiquait mon amitié; elle était jeune et gentille quand elle vint à mon service ; je ne s^is comme elle fit pour s'enlaidir depuis; inai« xle plus fine et intrigante , je vous délie d'en rencontrer la moitié d'une. Cette fille , que. j>i ipariée à Rousse, valet de Beilegarde, des ffûts duqu0l elle devint grosse, pi^e^td^-raeur^ incessammentiloyale et dévouée. Pourtant jf^ lui gardai lon|^4[emps rancune d'avoir copduit la . passion dtî Henri plutôt que de b chasser et empêcher; die usa de ce moyen malhonnête pour gagner gros et arrondir sa boursette : d'autre part, comme on m'a rapporté , elle a tiré de bons profits qu'elle a sur la conscience. N'importe; on me veut induire

DE GABRIELLE D'ESTRÉES. 9 à copgédier Louison, qui m'est plus utile que trois chambrières; aussi bien ce qu'elle sait de moi me la rend plus chère.

Le lendemain de la venue du roi , au soir, iiouison m'aborda dans le temps que je brodais une ceinture d'épèe pour Bellegarde.

« Madame , fit-elle , vous n'avez été à l'air d'aujourd'hui; yiendrez-vous pas voir cbucher le soleil , du balcon qui regarde la campagne ?

» — Nenni , ma fille , ]a^i de la besogne pTus pressée , et cette broderie est quasi faite.

*~rAi^ balcon d'^n haut, niadame, rien ne vous distrairait de votre ouvrage.

» — ^Le froid est âpre par le mois de novembre.

> — D'ordinaire; mgis la journée fiit si belle que le vent semble tiède.

» — Or donc allons ; aussi bien je pourrai au lointain aviser las cornettes de l'armée royale, pu est M. de Bellegarde. »

Je fiis à peine au balcon, d'où je suivais de l'œil les nues empourprées par le couchant, que

tout soudain un bruit parti d'en bas me fit baisser mes regards , et au-deôsolts du balcon je vis sur le parapet du fossé le roi à deu% genoux comme s'il eût fait sa prière. Il ataît quitté les habits espagnols ^ et ti'était guère mieux vêtu qu'un niousquetflire.

« Vrai Dieu! belle des belles, dit-il , considérez qui. veut vivre et moutîr à vos pieds^

• — Sire, me réçriai-je, remonte^ à cheVal et appelez vos gens ; car les ligueurs rodent li autour.

» — Me vienne surprendre «t mettre à mal Espagnols et ligueurs ^ si vous m'êtes cruelle au point de me dénier un regard et un mot de pitié!

» — Sire , je ne me pardonnerais onc d'être cause innocenta de quelque malheur.

» — En le cas , belle Gabtielle, me veuillez écouter.

» — Il le faut, sire , puisque vous me l'ordonnez; mais avant tout remettez- vous en selle.'»

Son cheval broutait l'herbe à quelques pas ;

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}e roi moota dessus sans qu on lui ttnt Tétrier et recommença l'entretien à mon grand déplaisir, car je sentais une belle peur qu'aucun me vit à ce rendez-vous ; des pleurs m'en tombèrent des yeux ; mais du mouvemetit que je fis pour les essuyer ^ la ceinture que je brodais s'échappa de mes mains , voltigea par l'air au caprice du vent, et, sauvée de l'eau bourbeuse du fossé , chut de manière qu'elle embéguina le roi , qui s'écria :

€ Ventresaintgris ! qu'est-ce cela ?

i^-Pardon y sire , mon ouvrage, que j'achevais , s'en est ^Ué au vent.

t — Ce qui choit dans le fossé est le bien du soldat f ma mie; je vous paierai ce trésor de tous les miens.

» — Ne raillez ppint, sire, ceci est une écharpe à broder pour M. de Bellegarde.

» —Vive Dieu ! il est trop plus heureux que moi , et je lui vole sans remords cette belle ceinture y que je n'aurai cesse de baiser, vu qu'elle fut touchée de vos doigts mignons.

9 — Sire , rendey^ta ; elle est promise à M. de

Bellegarde, qui certes me la redemandera.

» -^ Vous' répondrez que, à l'imitation de madame Pénélope , vous avez défait la nuit le travail de la journée.

»— Il ne me croira, et croira cent fois pis.

» — Je consens à tout , sinon à vous la rendre, et toute mon épargne en serait un prix in«digne.

» — Sire , je lui dirai vérité , et me plaindrai de votre larcin.

» — Faites ainsi } mais toujours je porterai dessus mon cosur cette ceinture, qui me fera vaincre en rhônneur.de ma belle.

» -r-Sire , qui est votre belle à cette heure?

• — Tontes les plus nobles dames voudraient l'être , que je répondrais comme Jésus-Christ fit à Marthe dans TÉvangile : Gabrielle a cette placé, et nulle ne la lui ôtera.

» — Sire, cette place, je ne lai point élue.

» — Oui , ma chère mie, veuillez l'accepter, et je prendrai pour devise plus à propos que madame Valentine d'Orléans : Plus ne m'est rien; rien ne m'est plus.

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».-^|ïonf sire, M. de Bellegarde a ma foi et mon amour; M. de Bellegarde m'épousera.

« — Ne t'y fie point , ma belle : M. le grand-^ écuyer vise où il sied mieux à son ambition.

s — C'est mal à vous , sire , de me faire douter de Bellegarde qui m'aime si copieusement qu'il n'est son égal au monde.

» — Ma fille , j'ai maintes raisons dé petiser ce que j'avance , et sûr ce , je vous supplie de vous laisser aimer tant seulement par moi jusqu'à ce que M. de Bellegarde vous ait du tout délaissée.

» —Sire , j'ai bonne espérance que vous m'aimerez en vain , et Bellegarde ne vous quittera de sitôt la placer

» -^ Jurez donc que vous m'aimerez un peu quand vous aures^ la preuve de l'inconstance du susdit.

» — Ab! par grâce ^ sire, la preuve de ce existerait , qu'il serait louable et généreux de me la celer, car j'en aurais trop de souci.

» — Aussi je vous jure , belle Gabrielle , que ce mystère ne viendra de ma part.

j4 MEMOIRES

» -^Siréi , je seus un poignant regret de n'avoir été hier à Soissons , comme Bellegarde me le mandait.

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