‹ Mémoires de Gabrielle d'EstréesChapitre 2 sur 11 · Comment, ventresdintgris! qiii vous mandait cela · texte numérisé non relu

Comment, ventresdintgris! qiii vous mandait cela

» '^ Bellegarde , lequel sans doute pi^voyait votre visite à Coeuvres^ et n'imaginait rien de plus expédient pour la déjouer; il m'écrivit donc Tautre-hier au soir.

9 -^ Me pourriez-vous confier cette épitre dont je ne ferai mauvais usage , foi de gentil-^ homme ?

» — Madame ^ dit Louison, elle est toute ouverte près de votre miroir. »

L'adroite fille clourut vitement la chercher^ et la lança en ba| , quasi sans attendre mon ordre là<rd^s&us. De fait , je fus chagrine un peu après de voir cette lettre en des mains étrangères $ et un moins homme d'honneur que le roi s'en pouvait servir contre moi.

» Sire, dis-je alors, la nuit se fait noire; je tremble qu'on ne vous voie du château; ma réputation en pâtirait.

DE GAB&IÈLLÈ D'ÈSTRÉÈS. i5

V — Ah, Gabrîelle ! penses-tu que je te quitte pour un long temps , et que je gémis de te quitter ?

» — Sire , hâtez-vous de ruer bA la Ligue et les £$pagQol$^ noua rendrons k Dieu de belles

actions de grâce.

» — Les vceiix sortant de si fraiehe bouche ne Êiilliront d'être exaucés : quant à votre serviteur fienri, de savoir que votre divinité s'iii tér^sM à son heur , ce hti sera un raerveilleuit talisman* *

9 •— Adieu , site ; que votre voyage et le retour soient prospères ; dites à Bellegarde combien je Taime^

I » «^Ingrate ^ as^tu cœur à me navrer si cruellement ? Mais j'ai par devers moi un serment qui me console et m'aide à la patience.

»-^Sire, ne me souhaitez œ bonheur affligeant ppur une femme encline à l'honneur et vertu; car si j'aime Bellegarde si fermement y cVst à cause qu'il m'a promis mariage.

» — Yentresaintgris! la belle, possible est que je te promette autant.

i6 MEMOIRES

» — Nenni^ sire, un si grand roi que. vous êtes ne saurait Êiire telle indignité , oublieux de son rang suprême ; et d'ailleurs Votre Majesté a femne...

» — Oui, toiit ainsi que j'ai la couronne.

Cette catin de Marguerite (les deuic noms tiennent l'un à l'autre comme de fil en aiguille), tient sa cour de rufienneries à son cb&teau dlJsson en Auvergne.

» -^ Sire^ ne parlez si dru de madame Mar-^ guérite de France.

• -^Vive Dieu ! fut-elle où sont ses frères ! je n'aurais l'ennui de me démarier.

• — Sire, je me retire en ma chambrette pour oublier en dormant les tentations que vous m'avez faites.

• — Ab , mignonne ! que si là-haut j'étais en votre compagnie , j'avancerais bien mes affaires. Adieu , ma reine, jusqu'à ma première lettre.

» — Sire, sire! ne m'écrivez, ou je serais au désespoir^ •

Le Roi me baisant et rebaisant par signes.

aurait volontiers poursuivi l'entretien tant que la nuit eût duré , quoique h, bise soufflât un veDt glacial, quand d'une fenêtre au-dessous de moi s'entendirent ces mots, auxquels répondit le roi en piquant son cheval :

t Saints et saintes ! qui donc ainsi mène un rendez-vous d'amour au château de mes pères? Ma sœur Gabrielle, est-ce vous qui devisez de si grand courage?

» — Monseigneur, dit Louison à bas ton, ma maîtresse dort; ne l'éveillez pour si peu.

t — Or çà , vilaine, n'as-tu pas honte d'entretenir ainsi des galants ?

• — N'ai pas cette témérité, monseigneur; mais un mien frère , qui est de l'armée royale, me saluait en passant.

» — Si tant est , que ne le faisais-tu entrer ici pour se repaître et reposer ?

9 — J'y pensais , monseigneur , mais votre brusque appel Fa rais en fuite.

» — Louison, ma mie, du frère à l'amant susdit il n'y a l'épaisseur d'un cheveu. •

Durant cette enquête je ne remuais ni souf-

jBai$. Louison ferma le balcon et s^occupa de me réconforter par de bonnes paroles.

« Ma fille, dis-je, la belle peur que j'ai eue! Monsieur n^on frère le clerc s'y connaît en ga«

lanteries.

f-tt- Vrai Dieu! madame, je ne m'étonne qu'à bon escient , et plus de vingt prêtres ou moines n'auraient de quoi me faire dire merci. »

Cette Louison est une femme de trempe ipasculine ; et récemment son confesseur l'ayant voulu forcer par pénitence, elle faillit, d'un couteau qui se rencontra sous sa main, en faire un Abélard. Ce pourquoi Henri l'a toujours eue en grande estime, disant : « Je fais a.utant de cas d'une femme en haut«de*chaus« ses , que peu d'un homme en jupe. >

Je ne suis en cela du même avis , car fennne est femme, homme est homme, et chaijue chose en son lieu et place.

Je songeai la nuit que j'étais la bien-aimée du roi ; je pleurai au réveil à cause d'un grand nez qui pae venait sans cesse à l'esprit. Peut* être cette horreur pour les gros et grands nez

est causée par la petitesse du mien. Au demeurant, je me suis fort bien accoutumée à la personne du roi néanmoins, ou, dit maître Guillaume , nez en plus ; plaisante est Téquivoque. Le lendemain , dans l'après-dînée , vint Bellegarde en telle hâte que son cheval suait et fumait de fatigue. II n^alia point saluer mes sœurs et monsieur mon frère ; mais , sans se (aire annoncer , il arriva droit à mon appartement et referma Thuis après être entré. Je remarquai sa face pâlè et défaite, ses vêtements mal en point et son air marri.

t Roger, dis-je, qui vous jette en ce deuil et abattement?

» — Madame, reprît-il avec un sourd gémissement , quel traitement mérite une dame parjure et foi mentie ?

» — Quel langage est ceci , mon cher Bellegarde ?

» — Celui que doit tenir un amant inconsolé qui perd ce qu'il aime plus que la vie et tout.

« — Qui de nous deux est en son bon sens , mon cher Roger, vous ou moi ?

» — Fausse et déloyale , hier, à la chute du jour, ri'avez-vous reçu le roi Henri ?

» — Où , s'il vous plaît ?

» — En votre chambre, et possible est en votre lit.

» — Fi ! Bellegarde, de si méchants soupçons ne veulent être éclairés.

» — Donc dites-moi ce qui en est , le faux et le vrai ?

» — Hier, vraiment , au soleil couchant, moi étant à ce balcon , je vis en bas Sa Majesté qui m'arraisonna d'amourette.

» — Oui-dà! par la mordieu ! que vous a-t-il conté ?

» — Mille propos, et entre autres que je consentisse à l'aimer si un jour vous cessiez d'être fidèle, rompant tous vos serments à mon égard.

» — Cela est bel et bon , sang Dieu ! mais l'écharpe que vous me brodiez pour soutenir mon épée?

» — Si elle est restée aux mains dn roi, la faute ne peut m'en être imputée.

» — Oui , TDadame , je l'ai vue icelle ceinture que portait le roi Henri , et il m'g dit la tenir de vous.

» — C'est fausseté insigne, monsieur de Bellegarde ; et le roi ne peut me jeter en cet embarras contre toute vérité.

» — Le roi a dit que du temps qu'il vous parlait de ses tendresses ladite ceinture était chue de votre balcon , et que de vous la rendre il ne se soucia; n'est-ce pas dire que vous lui avez octroyé ce qui m'était dû et promis ?

» — Je jure Dieu que la chose s'est passée aussi naïvement que disait le roi , et certes un vol n'est pas un don ; mal gré aussi n'a pas même sens que bon gré.

» — Dieu vous garde î Gabrielle , si vos excuses sont franches et véritables ; mais la lettre écrite par moi aux fins de vous envoyer à Soissons ?

» — Quoi donc ! le roi en a-t-il fait trophée ?

9 — Nenni ; je l'ai surprise en ses papiers et correspondances ; à son air je n'ai pu douter qu'il me rancunait.

• — Or sachez , monsieur de Beliegarde, que

Louison , en dépit de moi , a livvé ladite lettre , et sans penser à mal ; aussi bien n'ai-je pas fait mystère du séjour à Soissons auquel vous m'excitiez , je ne sais à quel effet.

» — Pour Dieu ! aviez-vous la visière assez trouble pour n'apercevoir pas mon dessein ?

» — Non , sur mon salut éternel 1 à moins que par jalousie vous avisassiez à ce pour détacher le roi de me voir ?

» — Oui-dà ! ma chère amie , et je voudrais , au prix de mon meilleur sang> que cette entrevue n'eût pas eu lieu.

» — Je m'en lave les mains , car vous seul m'avez mené ce faux Espagnol.

» — A contre-cœur, je vous atteste , d'autant que la gageure était déjuger si vous étiez plus ^ belle que la meunière d'Attichy*

» — A laquelle est demeurée la victoire?

» — Méchante , vous le demandez ! Je vous ai maintes fois dit que la déesse Vénus en personne ne serait digne de délier les cordons dei vos souliers.

— • Âdonc f saDs plus de querelle » aimez* moi comme je vous aime.

j> — Ce n'est pas moi , mais vous Qui avez gagné la gageure contre Henri. »

Je le laissai faire , et il me mit au doigt un beau diamant étincelant et san^ macule , le* quel ornersût la mitre d'un papé« Henri me l'a ensuite racheté pour la somme de trois millions (i). Or donc Bellegarde se persuada que les tprts n'étaient pas tant de mon côté , et finit par réclamer son pardon. Je ne lui tins rigueur , et dis :

» Bellegarde , jalousie sans cause empoisonné et corrompt l'amour.

» — Oui , vrai , ma belle ; mais la distande du roi au duc de Bellegarde est trop contre moi.

» <»— Les appâts brillants ne sauraient prehdref un cœur bien placé, et Bellegarde n'étant grusd*'

(i) Celte sdmme c^ nécessairement trdp éoflsidéfât>lé ; *ûyà erreur de la pArtr âe Vanleiir ou d« copiste.

{Noté de PidiUMf.)

24 IVIEMOIRES

écuyer deFrsnce serait sembiablement aimable

et aimé.

» — J'en sais de plus grandes dames que vous, mais non si charnian tes , lesquelles n'auraient rien de trop bon pour un roi de France et de Navarre.

» — Ainsi donc , mon très cher ami , faites de sorte que je n'aie sujet de vous changer, et cela en n'aimant point ailleurs.

» — Pour ma part, je vous prie de ne plus revoir Henri sous aucun prétexte , non que je doute tant soit peu de vous, mais parceque je le sais fort entreprenant.

» — Désirez-vous que je retourne à Paris , chez Zamet ?

» — Non , de Carybde aller en Scylla , car M. Je chevalier d'Aumale y est, qui vous fait les doux yeux , et n'arrêterait guère à se faire bienvenir de vous.

» — Mal vous prend, Roger , de montrer si fort les dents ; donnez-vous garde d'être infidèle le moindrement, ou je me repentirais de vous trop bien aimer.

— La paix faite, ma mie, je vous épouse en bonne forme. Adieu vous dis pour un mois.

» — Où tend l'armée royale ?

» — Ce matin elle continue la poursuite du duc de Parme , et le roi va en passant recevoir les clefs de Saint-Quentin, qui nous ouvre ses portes.

» ^ Adieu. J'aurais moins de crainte si le roi s'éloignait plus. »

Bellegarde s'en alla non moins joyeux qu'il était venu triste; il fit provision de baisers pour le temps de l'absence, et me réitéra ses prières de n'accorder audience au roi , qui se déclarait ouvertement son rival. Il avait le pied à l'étrier qu'il dit à Périnet là présent :

Mou petft Merlin , je t'offre une bourse pleine d'or ayant le poids et marqué au bon coin , si tu veux t'ingérer à ce que personne , homme ou femme , approche de madame Ga« brielle.

» — Monsieur de Bellegarde, répondit Périnet mécontent, je ne suis, sauf votre respect, espie ni traître, et jusqu'au trépas j'accomplirai les

commandements de mon honorée maîtresse.

» — Insolent ! je te devrais balafrer la face de mon taillant, comme il advint au duc de Guise dit le Balafré.

» — Monseigneur, que je fusse seulement gentilhomme, jusqu'à tantôt, et je vous renverrais votre défi.

» — Monsieur de Bellegarde , fis-je en colère , Périnet, mon astrologue, n'a rien à démêler en vos espionnages, et je vous somme de lui avoir égard.

» — Louison , dit Bellegarde faisant sonner son escarcelle, puisque Périnet n^a que faire de mes écus, j'ai envie de guerdonner tes loyaux services.

• — A d'autres ! répondit Louison ; vous seriez le surintendant des finances ou l'argentier du roi, que je ne ferais pas plus de cas de vos dons et promesses à pareil prix.

» — Mieux vaut , monsieur de Bellegarde , m'écriai-je , vous fier à ma bonne foi qu'aux argus .mâles ou femelles, eussent-ils trois fois cent yeux.

» — Ce n'est pas, Gabrielle, que j'appréhende un manque de foi ; mais , comme dit le roi , et le montre : Occasion fait le larron. »

J'avoue maintenant que Bellegarde , par sa défiance 9 s'attirait peine et malheur ; mais cette tyrannique jalousie enflammait tant et plus mon amour, qui ne s'éteignit qu'à force d'ennuis et perfidies. Je ne. sens aucun regret de n'avoir épousé Bellegarde , qui se glorifie de changer de dames une fois par semaine ; malgré ce, je l'ai aimé comme on n'aima jamais dessus terre.

Peu de jours après sa départie, le roi che-»

vaucha de Saint-Quentin jusqu'à Cœuvres en espérance de me voir ; mais je fis répondre par Périnet que j'étais occupée en un château voisin.

» — Yentresaintgris ! s'écria Henri , quand sera-t-elle de retour ?

» — Peut-être cejourd'hui, peut-être demain, dit Périnet feignant de ne pas recon* naître le roi à son habillement de gros drap de Frise. "^

a8 MEMOIRES

» — Dites que je reviendrai tant que je la rencontre. »

Là-dessus, la joue ruisselante de pleurs, traversant le pont-levis, il fit signe à trois gentilshommes qui l'accompagnaient, et allait s'acheminer devers Saint-Quentin, quand Périnet lui dit en secret :

»Sire, au retour, déviez du chemin contre La Fère.

» — Pourquoi cet avis , mon fils ? demanda le roi.

» — Pour votre sûreté , sire : en ces parages sont des ligueurs endiablés, et il ne leur coûterait d'entreprendre sur votre personne royale. »

Périnet voyait clairement par prévision , et Henri se trouva bien d'avoir profité du conseil , car au carrefour de la route qui mène à La Fère et à Saint- Quentin, cinquante arquebusiers étaient embuscades pour tuer ou prendre le roi. Périnet le préserva de ce guet-apens , et toutefois ce danger ne corrigea Henri de venir à Cœuvres, où je persistai à me faire celer. Pé-

DE GABRIELLE D'ESTRÉES. 519 rinet avait toujours quelque prétexte à la main pour me faire absente. Finablement la quatrième fois que Sa Majesté venait sans me rencontrer, son mécontentement éclata contre ce pauvre Péri net , qui , pour suivre mes ordres, n'en pouvait mais.

» Vive Dieu! dit-il, monsieur le magicien; astrologue ou sorcier, tirez-moi decette anxiété, et par votre art ou autrement me dites quand j'aurai Fheur de voir madame Gabrielle , non plus par ambassadeur.

» — Sire , reprit Périnet , je ne puis ce que je veux.

» — Or ça, mon maître, la demoiselle d'Estrées serait-elle céans d'aventure ?

» — Sire, ses sœurs et monsieur son frère vous feront non moins honnête réception à son défaut.

* — Cordîeu ! ta science , compère , ne fut pas tant discrète lorsqu'il s'est agi de me sauver d'une embûche de ligueurs. Je m'en vais tout de ce pas requérir madame Gabrielle qu'elle me veuille recevoir. »

3o MEMOIRES

Ce disant, il ordonna à ceux de sa suite de se tenir devant la poterne et le long des fossés , et entra à cheval en la cour du château, où vers lui accourut Françoise avec des cris de vive le roi ! vive notre bon sire !

» — Fais silence , ma petite, dit le bon prince; on te croirait insensée , car ici je ne vois ombre de roi.

• — Vous ne m'en donnerez à garder , sire ; le roi a vraiment une de ces majestueuses figures qu'on ne peut mettre en oubli après la première vue.

» — Vive Dieu ! l'enfant , tu entends mon nez , qui n a pas son égal en mes États de France et de Navarre , de sorte que je suis réellement le roi des nez. »

J'eus un déplaisir mortel de savoir le roi au château , et je m'enserrai en ma chambre. Ce* pendant monsieur mon frère, mes autres soeurs, Diane et Julienne , réjouis de cette bonne nouvelle, venaient saluer le roi, qui les baisait, ce pensais-je, pour l'amour de moi.

» Sire, dit M. Annibal d'Estrées, quels lacs

DE GABRIELLE D'ESTRÉES. 3i vous nous avez tendus en nous visitant sous le nom et l'apparence d'un Espagnol !«De fidèles sujets et serviteurs avaient droit à votre noble confiance. •

» — Monsieur d'Estrées , reprit le roi , qui vous a révélé cette momerie dont je me suis amusé ?

» — C'est moi,^ire, s'écria Françoise, qui n'étais pas dupe , et n'avais pas assez d'yeux pour vous admirer.

» — Mes belles demoiselles , dit le roi , n'étais-je pas un fier ligueur espagnolisé ?

» — Votre Majesté, repartit Diane, grâce à nous , n'a pas porté une santé à la Ligue.

» — Toutes santés bues à si méchante cause, dit M. Annibal , ne profiteraient qu'à sa ruine.

» — Merci Dieu! interrompit le roi, je suis inquiet de votre sœur madame Gabrielle, qu'on dit en voyage.

» — Qui ment si serré? répondit Françoise, soit naïveté , soit malice; notre sœur depuis sa sortie de Paris est de retour à Cœuvres.

• — Que vous en semble , sire astrologue ,

3a MEMOIRES

dit Henri à Périnel, qui riait sous cape en virant sa baguette entre ses doigts.

» — Pour mieux prouver Tabsence de Gabrielle , ajouta Françoise , je m'en vais là quérir moi-même , pour qu'elle ait l'honneur de saluer Votre Majesté.

• — Où donc est-elle? en oraison ou bien à sa toilette?

• — M'est avis , répondit Julienne , qu'elle s'babillé de son mieux comme la reine de Saba , pour l'emporter d'autant sur ses sœurs.

» — Dis, petite, fit le roi parlant à Françoise-, me voudrais-tu mener en sa chambre ?

» — Sire , reprit M. Annibal d'Estrées , notre sœur ne vaut le cas que vous en daignez faire.

» — Ventresaîntgris ! monsieur , un roi doit être sujet et serviteur des dames. »

Françoise mena donc Sa Majesté par les montées et les galeries , et par respect il ne fut suivi d'aucun et d'aucune; seulement mon frère dit demi-haut: « Dieu me pardonne I mais le roi en veut à notre sœur Gabrielle ! M. de Bellegarde, à son mariage, possible est ne

DE GABRIELLÊ'Ô'ÈSTRÉES. 33" trouvera là pîe ati riîd^On résisté âii" péché , mais non à un roi de France. » LoaiSdii m'avait aVêrrîè dé Ta' venue qûé j^àppréhèndàis^ et refuyàis. Mon idée fut de partir à cheval d'iiii côté, tandis que le roi iràîtdé TSuft^e; thàis Pérîriet, à qui je înaridai'céci , me "^ fit réponse que le pont-Fevis était gardé par îà silité de Sa Majesté, et qiie sortir du château n'était pas éhôse aisée. Donc je me réstgriâi, et à tout évènétnéiit inè vêtis de mes plus beaux àccoûtremeiits, qùafid Françoise heurta à Thuîs^ ce disant f

- « Madame ma soeur , vôrcî Sa Majesté l^ïïî à souhaité vous voir plus tôt que plus tard. -

- n — Ma telle demoiselle , réprit le roi , j'ai préféré être importun que de vous croire partie etàbsenteâ» Tv —

Ce pendant , cachée en un coin de ralcôvé , je ne répondais ni ne voulais répondre. ^

«Certainement, dit Françoise, notre^sœur est céans, et,yimàgine, non encore vêtue eh état de se montrer.

» — Madamè/rëpartit Henri, im mot de votre îàé i

bouche qui dise d'attepdre et d'espérer, je pren** drai patience.

» — Sire , cria Louison contre mon ordre , ma maîtresse vous prie d'excuser le temps que j*agrafe sa gorgerette.

»— Faites, dit le roi se promenant sur le pallier, je penserai à elle ce pendant. »

Après cette promesse d'ouvrir, il n'était pas loisible de tenir la porte close. Henri depuis m'assura qu'il l'eût jetée en dedans si j'avais fait le semblant d'un siège. Louison alla introduire le roi, qui, pour premier soin, renvoya honnêtement Françoise et Louison, lesquelles demeurèrent pour écouter par les fentes de la porte ce qui aboutirait du téteà-tête.

» — Sire ! m'exclamai-je , qu'aviez - vous affaire de nous enfermer ici comme merles en cage ?

» — C'est afin, dit-il s'approchant de moi qui tremblais , de parler à vous de bouche et de cœur.

^ — Ah! sire, j ai peur quand je me vois

DE GABRIELLE D'ËSTREES. 35

seule avec un homme, à plus forte raison avec un si rand roi.

» — Vive Dieu ! un roi n'est -il pas homme , et parfois moins qu'homme; ce qui ne vise à ma personne.

» — Sire , volontiers je vous crois plus qu'homme ; mais , par grâce , allons retrouver en bas mes sœurs et frère.

» — Non, foi de gentilhomme ! la belle; je vous veux punir d'avoir feint tantôt une départie , tantôt un pèlerinage pour me distraire de mes visites.

» — Sire , je confesserai que j'ai mal agi à votre égard ; mais ne me tenez de cette sorte à me rompre les os de la main.

> — Oui , mignonne, si votre astrologue ne m'avait fait la vie sauve, je le châtierais grièvement pour s'être interposé, lui menteur, entre vous et moi.

*» — Sire , je vous prie, ne me baisez au visage avec tant de zèle, de peur que Beliegarde n'en voie les traces.

n — Vèntresaînïgris ! qui t'a dohhê ce beau diamant de ma couronne?

yii^ Béllegarde^ sire, en témofghagé ét-gage de son amitié. ' : - '- o

» — Il a bien fait, ma belle Gabri«ile, car 06 dianaaut est cause de notreGonpaha^ance.

.,,j) — Sire ♦à ce piix ce diawaut est-ineâtirnable pour, voire petite serv.anWv))

Là-dessus il me co«.tii de point en poinU'aventure de la eaçeure, et ce qui en résidta. son Qmoiu\et la jalousie (le Bellegarde. Cette aydçur à narrer refroidit d'autantses caresses , et je re*raerciai le ciel qu'il eût fait le roi p.Iusc:rand parleur qu'agissant ; ma pauvre vertu aurait, cette fois et d'autres , couru de gros dangers. De fait je ne sais que depuis le motif de cette réserve du roi en ses faits. " " '

IJ' ' Sire, lui dis-je, j*aime d^amour M. de Bellegarde, comme je n'e vous l'ai pas celé.

» — Oui - dà , mais cet amour deviendra mien sitôt (Jùe ce galant aura sighaîé sa déloyauté. » -^ Et vôiis , sire , à sa place vous n'auriez •fait imc journée de chemin, qu'il y aurait fa

DE GABRIELLE D'ESTRÉES. 07 mine amoureuse et grand appétit galant chez Votre Majesté.

,, — Qui t'a si bien instruite de ma natujre, ma fille ? Pour vrai , je ne suis pas ménager de mes plaisirs, moi, quand j'aime bieo et^ chevaleresquenaent les dames qui savent aimer.

» — Sire , que ne dites-Vous ces belles choses l\ tant de pucelles qui répondraient oiiî. Or, moi aimant Bellegarde, je ne puis ni ne veux

vous donner d'espeir.

» — J'attendrai , mon àme, et prierai Dieu qu il fasse Bellegarde infidèle et parjure à mon profit.

» — Sire , empêchez- vous de me tâter et tenir comme fera mon époux à venir , et pour tout dire, dissuadez -vous de pourchasser le cœur et la personne.

» — Pour tout dire aussi, belle rebelle, vous serez mienne de bonne volonté et à l'envie des plus hautes maisons.

» — Sire, vous ferez tant que m'en irai au bout de l'univers ou me rendrai ligueuse.

» — En ce cas je vous prendrai par iorct^

comme ennemie, et l'armée du duc de Parme

ne viendra vous secourir.

» — Mon bon sire , mettez que Dieu vous voit et vous entend...

» — Suis-je pas hérétique ? ventresaintgris ! ïùa chasteté s'en va à tous les diables, et je ne vous vis onc plus divine î • » — Vous aurez peine et repentir de ce que vous ferez, sire!, •

» — Gabrielle, mignonne, ma mie , je te promets des diamants de quoi paver ta chambre ; retiens- toi de crier...

>, — Non , sire, je crierai, et le monde vîen- <)ra, et vous serez confus de votre vilaine en-

treprise.

» — Quand tu crieras et crierais jusqu'à demain, Bellegarde, qui est à Saint-Omer, entendra-t-il davantage?

» — Mes sœurs! Françoise ! mon frère Annibal ! à laide ! à la force !... »

Je faisais belle résistance , et le roi beaux

efforts; néanmoins je n'ose dire ce qui serait advenu si , dans la salle au-dessous Périnet,

DE GABRÎÈLLE D'ESTRÉES, Sg

mon vrai ange gardien, n'eût crié: « Au feu ! au feu ! » Ce cri terrible fait lâcher au loup sa proie , et le roi, plus avisé que le loup, se fût peut-être fié aux bons n^iurs de pierre ; mais je redoublai les cris : Au feu ! qui par tout le château rencontrèrent bien des échos; nos sœurs en cette alternative me secondèrent par des clameurs tant aiguës que l'on aurait cru Troie en flammes. Le roi perdit contenance , et sentant la fumée, ouvrit l'huis pour n'être pas étouffé. Je profitai du désarroi m'éloignant du danger, qui pour moi était l'amoureux Henri, et faute de plus sûr abri, je ra'allai jeter aux bras de mon frère. Ce pendant Françoise et Louison qui avaient ouï cette piteuse scène, de peur n'avaient pas attendu l'ouverture de l'huis, et pensèrent que j'ardais d une ou d'autre manière. Elles furent bien ébahies dé me voir sous la sauvegarde fraternelle. Quant au roi, il s'était porté du côté du feu pour travailler à l'éleïndre, tant il , était et est encore de bon cœur : Fodeur de l'incendie le conduisit au laboratoire de Péri-

4o MEMOIRES ,

net, rempli de fumée puante et de flammes

non.

i Ventresaintgris! dit-il, est-ce ^atan ton

maître qui causé cette rumeur maudite, puisqu'elle me fut si funeste?

Sire, reprit Périnet , le mal que je fis est réparé; comme je fabriquais un résidu»

le feu a pris à mes grimoires, et sans des paroles magiques prononcées bien à point, le *•.., . . . .. » ' -

château serait incendié.

« — Je soupçonne quelque malice de ta part , sortie non de tes creusets, mais de ta cervelle, démon de magicien.

» — Sire, en ce moment je composais un phîltrè qui vous doit faire aimer : voyez ce tas de charbon en ce fourneau ?

»-r— Si tu es tant habile, petit sorcier, que n avises-tu à me guérir médicinalement , car je me souviens toujours de la religieuse de Longchamps.

» — Partant d'autres se souviennent aussi de vous; mais il n'est pas temps de vous purifier de toute souillure, par châtiment de ce que

DE GABRIELLE D'ESTRÉES. /|i vous avez tenlé à l'encontre de ma chère maîtresse.

» •— Le diable t'emporte , Périnet ! ta rae semblés de mêmes nom et race que Périnet- Leclei'c, qui, traître à sou roi légitime Charles VI, livra Paris au duc de Bourgogne.

» — La différence est, sire, que peut - être je serai celui qui vous rendra Paris pour absoudre mon aïeul. »

A ce moment les gentilshommes du roi ayant entendu les cris, se précipitèrent dans le château a la recherche de Henri, qui devisait avec Périnet; Chicot arriva le premier au laboratoire, où était ce cher prince à parler chimie, médecine et magie.

• Cap dé Diou ! s'écria le brave capitaine gascon, les cris au feu mont fort intimidé, eu égard à votre religion , car je sais que l'on brûle les hérétiques.

» — Ventresaintgris ! sens-tu pas la chair rôrie, car je brûle de vif feu d'amour.

» — Je n'ai pas d'eau bénite qui l'apaise oîi l'éteigne; lyiais si je fusse reçu docteur en la

faculté de Paris ou de Montpellier, je vous

ferais lier pieds et poings dedans une cuve d'eau

froide.

» — La Ligue t'en saurait gré, mon fils.

» — Moins qu'à la religieuse de Longchamps, dont Dieu sauve l'âme et le corps. »

La nouvelle que le feu avait cessé triompha de nos inquiétudes, et devant que de remonter en selle, Henri me tira encore à part et dit:

« Grâce et oubli ^ madame , je vous requiers , pour l'outrage que je vous fis.

w — Sire , la Providence m'a permis de sortir intacte de vos entreprises*, je laisse votre conscience s'élever contre votre mauvaise pensée.

» — Je ne vous croyais si ferme en votre refus, et le diable m'a tenté, ce diable malin et serpent détestable, dit Occasion.

» — Finablement , sire , après votre confusion, je pense que dorénavant vous n'entreprendrez rien sur moi.

» — Vive Dieu ! ma belle , je ne perds ni cou-

, rage ni espoir ; en amour comme à la guerre

il n'y a qu'heur et malheur , et le plus perse-

vérant arrive toujours où il vise; toutefois je n'userai de force envers votre personne farouche , mais de douceur.

— Par pitié , sire , ne vous buttez point à la traverse de Bellegarde; car vous pourriez me rendre un amant, mais un époux... ?

» — Il te suffît, Gabrielle, que je t'aime de rage , et s'il te faut^ je te signerai de mon sang une promesse de mariage.

» — Comme vous fîtes à madame Corisande d'Andoins , à madame de Guercheville , à bien d'autres !

» — Madame, sachez que lesdites promesses m'ont été rendues de plein gré , lesdites dames se jugeant indignes de mon alliance.

» — Alors , sire, je fais auparavant ce qu elles firent ensuite, et me déclare indigne...

» — Mon cher cœur, me parler d'une telle sorte, c'est à me fendre le l'âme; vous valez mille fois mieux que toutes ensemble.

» — Sire , vous savez ma dernière résolution : je suis appartenante à Bellegarde par droit conjugal et amoureux.

il MEMOIRES

» — Adieu ! méchante , priez Dieu que niai n'arrive à Bellegarde.

» — Sire, vous ne pensez à ce que vous dites.

» — Aussi pourquoi acculer mon amour en désespoir , comme un sanglier dans les toiles.

» — Sire, cria Chicot, ce soir à la maison de ville de Saint-Quentin on vous doit haranguer, ayez- en bonne mémoire.

» — Tout n'est pas roses à ce métier de roi , madame Gabriellç, répondit-il; il faudra que je'paie quelqu\in,un sourd-muet par exemple pour entendre les harangues à ma place.

» — Il n'est que de leur fermer le bec, dit Chicot , et de passer son chemiii avec ces mots : Dieu vous bénisse !

» — Le duc de Parme et Mayenne ont cela de bon qu'ils ne me font haranguer que par

leurs arquebusiers. Adieu ,' madame, ajouta-t-il tourné devers moi , soyez la bien contente , de trois mois vous ne me verrez, et la Ligue espagnole saura ce que vaut voire chevalier.

» — Vive le chevalier bannal de la France !

DE GABRIELLE D^ESÏRÉES. 45 dit tout bas Chicot , mais non assez bas pour que le roi ne rènteridît.

» — Chicot, reprit Henri, tu portes à ton cote une fine lame trempée qui fail moins de mal que ta langue. »»

Le roî était plus marri ^[ue gai de s'en aller après avoir si mal réussi ; il fît a chacun des adieux qu'on lui rendit à force, et 'demanda licence de m'embrasser , ce qu'il fit à m^envermiilonner les deux joues. /^ Mon menon , ditil à mon oreille , ne vous fâchez pas que jé~vous écrive par-ci par-là pour me réconforter contre les soucis de l'absence. » Ces paroles dites, sans me donner loisir de répondre non, il sauta dessus la selle , ôta son chapeau pour~iious saluer , et, suivi de ses gentilshommes, prit sa cou'fce par la route de Saint-Quentin.

Je remerciai mon saint patron dé nfâvoir préservée du péril extrême que j'avais encouru, et je remerciai non moins Périnet de

sa ruse expédiente , que je me promis à part moi d employer en pareil cas. Ainsi je défie le plu^ hardi forceur de filles. Maïs ne me fiant

à Fadieu du roi pour trois mois^ de peur de le voir revenir le lendemain, si ce n'est la nuit même , je me résolus à m'en aller loin de Coeuvres , en quelque endroit où Henri ne pût me joindre. Mes sœurs d'ailleurs ne 'm'avaient épargné les railleries de mon accident.

« Ma sœur, dit Françoise riante de mon embarras, que vous faisait le roi, que vous recommandiez votre âme aux saints du pa* radis?

» — Le roi n'avait que faire de votre âme, ajouta Diane; et si quelque chose vous contriste, c'est qu'on a crié au feu plus fort que vous n'avezfait.

» — Diane semble envieuse , reprit Julienne.

Mon avis est que toute femrne , tant vertueuse soit-elle, peut recevoir dommage et injurf.

» — Mesdames mes sœurs , dis-je , à vous ouïr, j'aurais été prise et forcée; il n'en est rien. Dieu merci! et le rci n'a pas mieux réussi qu'un vilain : car le proverbe dit que femme qui s'abandonne se donne. J'en sais qui n'auraient guère résisté, et après la chose faite, en

•de GABRIELLE D'ESTRÉES. 4;

eussent tiré avantage et honneur. Or, pour vous démontrer que je me soucie peu d'un roi que je n'aime , demain je vais à Soissons où est madame de Sourdîs ma tante; Bellegarde n'avaft pasrtort de me pousser à ceci.

• — Voulez-vous me mener en votre compagnie? dit ma sœur Julienne. Peut-être au passage rencontrerai-je un mari de meilleur souche que M. Baurnel de Namps, époux ligueur de notre sœur Marguerite.

» — S'il ne tient qu'à cela pour vous rendre joyeuse, je vous dirai , soit ; l'époux et le reste vous regardent.

• — Ma sœur, dit Françoise, et moi, ne me ferez- vous pas voir la ville de Soisèons, où les plus belles dames ligueuses tiennent leur cour ?

» — Non pas, ma petite sœur, vous n'auriez qu'à guider les gens jusqu'en ma chambre : il vous profiterait mieux de faire pénitence au couvent de Maubuisson avec notre •sœur Angélique !

• — Pour moi, dit hautement Diane, j'irai

voir M. (l'Épernoh en son gouvernement (TÀngoulémé,

» — Je vous plains, redis- je; M. d*Épefhori est de retour auprès du roi nouvellement, et vous h^aurez grand chemin à faire pour àîler efi son camp, où je vous souhaîfe bon heûr et bon an (i).

» — Sur ce , dit notre frère ému de ces départs , je n'ai que faire de la solitude ; je •vais à Tours savoir ce que devient le bon évéthé que m'a promis Périnet. ^

»— Par ainsi, se récria Françoise tout

éplorée, je demeurerai seulette en ce vieux

donjon, à la merci des ligncùrs de Kôyoïi

qui rançonnent les châteaux d'alentour. '

* » — Viens çà', reprit An nibal, la cour de

M. le cardinal de Bom^bon- Vendôme est mal

séante pour ton âge, car on y fait autre~chose

(i) Pour Texplicaiion de ce passage, assez obscur, je lis. dans les mémoires du temps que mademoiselle Diane d'Eslrées avait eu du duc d'Épcnion une fille, quî devint abbesse de Sainl-Glbssiné de Metz. GabricUe a souvent de la charité pour les autres, parcequ'elitt «lit qu'elle en a grand besoin pour elle-même*

{SoU de rédîiâtr.)

que dire des messes. Doue je te conduirai à Issoire chez M. d*Alègre et madame notre mère.

9 — Je vous rends grâces, répqndit Françoise, mais je me plairai davantage avec le clergé catholique que che2 la maîtresse dé M. d'Alègre. •

Tout ainsi réglé entre nous, le lendemain chacun partit comme il suit: M. Annil>al et notre sœur Françoise, en un coche de vieille architecture traîné par deux mules ; Diane , montée sur une mule et sans être aucunement accompagnée; Julienne et moi avec Périnet et Louison en mon beau carrosse. Les adieux et les Dieu-gard' furent brefs et hâtés, car la départie nous était plus à cœur que tout. Au moment où mon cocher touchait , un cavalier courant à toute bride m'apporta une épître de la part du roi. J'eusse préféré alors qu'elle fût de Bellegarde.

5o MEMOIRES

G,HAPITRE II.

Le Malieutre, — Son portrait. — Contes populaires. — Lettre équi- Yoquée d'Henri IV. — L'Antéchrist et la fin du monde. — Arrivée à Soissons. — Garaetère de madame de Sourdis. — Sotn amant , le chancelier de Ghevemy.— Lettre écrite par le chevalier d'Aumale avec son sang. — Mauvais augure. — Le* rats. — Les lÉnvleltes. — Lettre de Zamet. — Entreprise contre Saint-Denis» — Mort du chevalier d'Aumale. — Le cercueil. — Son enterrement. — Son oraison funèbre. — Grande douleur de fenune. — • M. André de Brancas» sieur de ViUars. — Voeu (ie célibat. — Mariage de George de Brancas avec Julienne-Hippolyte d'Estrées. — Panégyrique d'une sœur. — L'adresse changée. — Les intrigants. — InfiouciaDce de George de Yillars. — Uo mari eemplaiiant. * — Prédestination. — L'amour aveugle. — Arrivée à Mantes. — Les deux lettres. — Le pigeon et le vautour. — Lettre de Bellegarde. -*- Reproches. — Lettre du roi. -:- Actions de grâces* *— Débats entre Gabrielle et madame de Sourdis. — M. de Ghevemy. — Son portrait burlesque. — Souvenirs chronologiques. — ^ L'histoire ane cienne. — L'aviant et le mari. — Gratis est mort. — Le pourquoi du siège de Ghartres. — Le coin du feu. — L'entretien sans lumière. — Journée des farines. — Absence du roi. — Xe flambeau, -r- Entrevue du roi et de Gabrieiie. — Bxplication. -^ L'amour et les écus de Zamet — Quiproquo. — La vertu en danger. — > Porte de salut. — La malade. — Le médecin Alibour. --> Trait de lumière. — L'ami de la génération. — La Iw salique. — Les femmes grosses. — La ville de Ghartres investie. — Plus amant que roi.

Ce messager, dit U Maheuire, qui a ^ns Ché-relique allemand^ a joué son rôle jusqu'à l'ex-

DE GABRIELLE D'ESTRÉES. 5t

tinction de la^ Ligtie , après quoi il a disparu tout-à-fâit: ce qui a répandu le bruît que qe fut le diable voué h la personne de Henri IV. Les lansquenets ; comme beau^ diables incarnés, furent appelés de son nom Maheutres, elle sont encore. Quant audit Maheutre, que j'ai vu maintes fois, et à qui j'ai parlé de bouche à oreille, je n'ose assurer qu'il eût voix humaine; caf non plus que les autres je ne l'entendis onc répondre. Henri, qui m'a juré ne savoir pas l'origine de ce quidam étrange, ouït par deux fois le son de sa parole douce et agréable, comme je rap^ porterai tout à l'heure. Le Maheutre, m'a-t-il dît, avait la face juvénile , austère et comme de cire; pourtant d'ordinaire il la couvrait d'un capuce noir avec des trous à l'endroit des yeux : du reste vêtu d'une robe £ôttante grise ou noire, ornée seulement d'un poignard turquois, Ips pieds enbottinés, les mains engaotées; dé sorte que les sots proclam£(ient qu'au lieu d'ongles il portait des griffes, et, sous sa coiffure de tête , de belles cornes diaboliques. Je croirais plus volontiers ^ue le

Maheutre était catholique romain, d'autant que je le vis dépéchant ses patenôtres. En somme , ce fut un singulier muet, fidèle, obéissant,. et chérissant son maître. Il montait un petit barbe toujours sautillant et penadant, et si vite qu'il semblait avoir des ailes. Le Maheutre vint s'arrêter à la portière du carrosse et me tendit la lettre du roi, dont voici le contenant, en plaisantes équivoques:

c Ma chère dam£, » D'âme je vous aime ; même jour et nuit » amour me point ; point ne vous dirai tout «ce que je sens : sans mentir la guerre » guère ne me plaît loin de vous ; vous certes »ne pensez à moi; mois, semaines, jours me » semblent éternels , simpiternels ; l'absence » m'importune ; une flamme de bon lieu, loin » de s'éteindre s'allume sous vent : souvent à » part moi dépité , je me dis : Dix femmes ne »la valent en cruauté. Oté l'amour, reste » ennui : en nuit quelconque ne vous pourrai- » je voir? voire vous tenir en mes bras. Brassons »àvL plaisir tous deux à faire enyie; en vie

•jouissance convient; vient la mort, et l'âme

w est à Dieu. Adieu.

• Henbi en rit. »

Cette équivoque m'amusa tant que je la relus, et pourtant je ne fis de réponse qu'en ces mots : f Dites à Sa Majesté que je suis sur mon départ, et que je la dissuade de m'écrire à Soissons , ville trois et quatre fois ligueuse. » LeMaheutre, sans quitter Tétrier , me salua en silence et se remit au galop. Aussi je partis d'autre côté, et ma sœur Julienne me dit :

€ Ce cavalier a l'air de FAntechr^t.

» — En effet, repris-je, ta Ligue ressemble à fin du monde. »

Arrivées à Soissons , notre tante de Sourdis nous reçut très alègrement , et sa bonne- humeur redoubla quand Julienne lui eut appris les poursuites amoureuses du roi ; elle me tira' à part et dit :

* Ma fille , je vous félicite de si haute tendresse.

» — Ma bonne tante , dis-je , il serait plus à propos de me plaindre de ce hasard pitoyable.

^ rr Vous êtes bien dégoûtée , ma belle; votre fortune est faite, et, po^r vingt raisons, Bellegarid^ n'est point à comparer au roi.

» — l^éanmpins ce n'est pas le roi qui ip'agrée. d^ys^nt^e , quoi que dise Tastrologie , ehirpm^npie, nécromancie, ou Périnet..

;j»^-r Votre humeur rebelle se^a domptée pUis, tqt qiye la ligue : mais je Qe you$ offrir^ d|e çpn^eiU que ?non e]|^emple«

» 7*- Vraiment, rna tante, le roi mon cbevalier vous a-t-il fait les don? y-çux?

• — Lie çhpv^li^r banal de fx9Xkce , comme pi| l'appelle, est toujours dispos de corp$ et d'esprit ; j'ai le désavantage de j\^ l'a^pir rencontré çtt ses J)on^ fnoments; mais en aWendiipt j>i pris un chevf\lipr.

.^ T- Qui ? M, d'4mm^le ? ,

: » TT Fi I ç'e^t uA boa liguent «t M<n m^^uVi^is amoureux. Que vous semble d^* 'qbafîCf^liier de Frfi^nçf, Philippe Ifpr^ut, (îQmRecJe Cheverny et de Limours?

>-r-Il eM: vieux,. et laid , et vain ; si se farde leviçage.

DE GABRIELLE D'ESTRÉES. 5S • » — Mépbaote hAbitude des flooeurs d'Henri troi$ièfli£ ; mais ep richesse ^ft piii^s^^nice. JQ ne sais que le roi qui le vaille t de cette spf te je fep-ai' belle 6gure au Louvre.

» — Et M. d'Esdsoubleaujdeftouyiiis?

» — Jl m'écrit de i^'oiibli^ de ieriper Ykm^ quaud je serai av:dc in^n cl^n^l^er. t

Ma tant^ mç :CQnta que d'ordioaire el)e bi^r bitait Mantes, le petit Paris du Voi^ niais. e}jie veu^it à Soissons vendre des ^ieu/s q|i^ M* 4^ Cheverpy lui *vait donnés i^u ipt^r fj^o^Pf ,Ses #fr faires faites, elle devait re|Durii)gr à; jyjlgptes ., et moi l'y accowpagper. ! ...

Le troifiiéffioe de janvier de, fawée. 11594 ,ii^ reçus une lettre éprite aveiiduisang, IftqH^é me jel;^ dans la copsterjiatii^iil ^ çUe ét^i^ 4^ ^^ fpain dm pb^vaUjoir d'Aum^le» §n l^ iuir|ip@ sab$éq4A«nf^. . - M ; . , : : = ."'i--.}^

i Vous qui m'êtes touJti9t?M»^iin'ét0s> fien, » adieu VOtift dis du fond de ma pensée ; »car demain je m'en vais entreprendre un fait » audacieux dont j^ai triste ^t^k^^^y^i' que Aia- » niant mon épée je m'ëti suis blessé Mv Sftng^

• duquel je peins la présente. Sachez que de- »pms votre cruelle départie je ne vis qu'à » demi et pour pcipser à vous ; autant mourir

• une fois pour toutes au profit de la sainte » Union > que d'aller ainsi me consumant d'a- ^mour sans espoir : je vous aime si- miracu* »leusement, que pour être vôtre par mariage, i^ou autrement^ je me rendrais sur l'heure roya- •liste. Mais peu ou' point m^mportent telles

• riantes imaginations, puisque la Parque tient » jà le ciseau qui doit trancher mes jours filés » de laine noire. Adieu ^ dix milliotis de fois, »ma belle inhumaine, ma douce tigresse; je » fais vœu que le surplus de ma pauvre vie

• soit ajouté à la vôtre, et que le sort vous paie

• selon vos mérites, vous faisant reine d'un •royaume; car des cœurs vous l'êtes déjà sans

• faute. Je vous baise les mains et les piecis.

» Votre chevalier ^

^Au maL »

Cette écriture de sang me fut un crève-cœur pour tout le jour ,, et j'en vquIus à M. d'Aumale

DE GABRIELLE D'ESTRÉES. 5; d'avoir usé d'une encre jpareille. Périnet , à qui je montrai ladite lettre, fit un grand signe de croix et s'en alla consulter ses livres. Toutrà* coup de la tapissserie saillirent quatre rats qui coururent parla chambre et jusqu'en mes jupes; je poussai, de belle peur, maint cri désespéré, et Périnet revînt voir si d'aventure le roi ne voudrait encore me forcer ; mais voyant les rats , de sa baguette il traça une croix sur le plancher , où les rats churent morts.

«Madame, dit-il, je vais brûler ces animaux immondes, et leurs cendres vous seront un talisman avec lequel vous ne craindrez nulle mort violente.

» — Pourquoi ? fis-je.

• — Parceque ces rats sont envoyés par un de yos bons amis qui est défunt. »

J'ai grande foi aux amulettes; et lorsque Périnet eut enfermé' en des sacs constellés les débris, os et poussière desdits rats, je les vénérai tellement, que de m'en dessaisir je me croirais assassinée ou empoisonnée. Je porte toujours dessus le cœur une de ces reliques , et

du moment que je la déplacerai , mal ia'en arrivera ; mais je n'ai garde en aucun cas de déposer mon talisman , qui me vient de la mort de M. le cheyalier d'Âumale, que Zamet me fit savoir comme il suit t

« Mon amie ,

» Nous avons perdu (déplorablement quel- » qu'un qui vous aimait . d'amour çoxpi;ne » il m'aimait d'amitié. Prions Dieu et les saioits «.pour le repos de l'ânoe du chevalier d'Au- »maie! Ce): honnête Ijgueur ne sjb popyaQt «console^ de votre absence, qui m'est s^ussi i bien pénible , a tenté de surprendre la ville de • Saint-Dehis, qui, aux mains des royalistes, » fait grand tort à Pgris, au point de qqntinuer »la famine en notre cité. Il prêta serment à «madamie dç Montpen;>ier qu'il reviendrait , » avec les cliefs de Saint-Deuis ou dans Je cer- 9 cueil ; il n'a failli à ce dernier poinç ; çjir çn t^te » de huit cents hommes et d^ux cents chevaux, » par une pMJt glsiçiale, veille du jour de sainjte » Geneviève j li s'empara çl'abord des portjss. qt ^

• murailles de Saijnt-Denis j mais le gouver-

• neur, Mi de Vk , p^r une fausse attaque , ayant » ipis en déroute et fuite; les 1 jgi^eurs as^^eants,

• M, d'Aumjale fut lais$pj parmi Ips morts mr le

• payé; il fut tué d'u^ coup d'arquebu^ qui

• le pierça d'putre en outre à 1 endroit du ccfur. »La Ligue ^ fait en lui uue grosse perte, mal- » gré que les boes catholiques lui gardent ran- 'cune pour le pillage de l'abbaye Saint- Auf toipe ; ce qui ^t dire qu'il périt 4e la part 9 des sîen^ ^ tellement q«e le poup lui fut lâché

• par derrière. Je pe sais le vrai de tout çpcâ. «Son corp3 fut porté pu ijn coffre <}e. boi^ à » l'église Saint-Denis. Mftisbiei^, qnpiïèïïif9ï,n^n- » siew son frère envoya j|ft, cercueil dfi plomb » où mettre le défunt Ojr,.enJetir4»tdeJ4b<PÂte, » fut trouyée foison de ra^ «qui te, dévorai^ut » tput à l'çflîP W: 4p ^^tir i çJip^^gqlièrç it^ter- !> prêtée fie. 4?y'^ri^f^ ^^^vt^- 1^ iOn^ diswt <ç|ue » c'est, m ehlyti^ent.4p *i^e ^ des mmrm de ^ Paris , auxquels il eift grand l^t^rt ; les autres » expliquent ces rat§ par les soucis cuisants

. » dont il fut rojçïgé en r^KUaur de vous. Enfin

6o MEMOIRES

«les prédicateurs espagnoirsés et les Seize ^ » en haine de Mayenne , induisent de tant de »bétes mauvsdses , que feu M. d'Aamale avait » gros de péchés mortels , et qu'il est damné à » l'heure qu'il est. Je vous estime trop bonne «chrétienne et loyale amie pour ne pas en » messes , aumônes et oraisons , aider l'âme de » celui qui vous aima quasi à Tégàl de Dieu , et » ce fut là son plus ordinaire péché. Ce matin » nous l'avons enterré au tombeau de ses pères , » en l'église de Saint- Jean-en-Grève. Le peuple , » ingrat à cause de son entreprise manquée, » a chanté par les rues des épîtaphes moqueuses; » pourtant feu M. le chevalier d'Aumale était le » plus brave et le plus hardi de la Ligue. Adieu y » ma mignonne ; je n'aspire qu'à vous voir et » vous baiser paternellement. L'ennui que l'on «mène à Paris a de quoi rendre insensé, n'é- » talent mes chers en&nts qui occupent mes loi- » sirs. Mandez*moi des nouvelles de Bellegardej^ » et si votre bourse tarit.

» SEBASTIEN ZAM £T , » Seigneur de dix-sept cent mille éeua. an

DE GABRIELLE D'ESTRÉES. 6i

Je fus contristée plus de trois jours à cause de feu M. S'Aumale, et les rats surtout me donnèrent matière à réfléchie Je pensai comme fit Permet , que ces rats dévorants figuraient les peines de l'âme ; «quant aux messes et de ProfundU j j'y dépensai deux cents écus , et durant l'année des chs^^delles brûlèrent jour et nuit à la mémoire du défiant, qui est en paradis ou proche d'y entrer. Mais comme la douleur ne peut durer plus que la joie , les événements ne tardèrent à me distraire de cette triste idée.

Dans les derniers jours que je fiis à Soissons avec madame de Sourdis , M. André de Brancas j sieur de Yillars , gouverneur de Rouen ,. se sentit piqué de mes beautés, et il ne tint qu'à moi de devenir madame la gouvernante.

« Mademoiselle , dit-il en un beau transport, je me croirai votre obligé si vous acceptez mon alliance.

> — Monsieur de Brancas, dis- je, je suis promise à M. de Bellegarde.

» — Brancacio ! qui me vaut en noblesse, puissance et fortune, sans parler des autres qualités?

» — Je vous honore plus encore que vous ne faîtes , monsieur de Villafs ; mais vous dirai-je que pouf ne point manquer à ma foi , j*aî dédalgiié Famour du roi?

» — ^^Du Béarnais! vous avez en cela dignement agi , et le plu^ mince hobereau est préférable à ce roi en peinture.

9 — Vous êtes franc h'gUeur , monsieur de Viïlars.

* — Oui , pour le présent , dit Périnét , mais il faudra Villars pour prendre la Fitte.

t — Ne nous jetez pas de sortâ , compère sorcier , répondit le gouverneur de Rouen ; car riôUS pendons les royaux et Politiques.

» *— Enfin , dis-je , monsieur de Villars , mon père est aussi boïi royaliste que Yous êtes ligueur. ' » — La difficulté est petite, car la famille d'Estimées est ancienne, mais non autant que celle dé Brancacio Test à Naples.

• —Je serais fort honorée d'épouser un si bon et si brave gentilhomme ; mais mon cœur et tna màiti sont donnés k M. le grand-écùyer de France.

I DE GABRIELLE D'ESTRÉES. 65 >• —J'en suis marri*, belle dame , et m'en veux de quitter ce dessein ; aussi je vous jure que j'attendrai le trépas de M. de Bellegarde, ou jamais ne me marierai. »

Je ne crevais pas qu'il persistât en cette rigueur; mais il a tenu parole, et décéda sans avoir pris femme.

Son frère, M. George de Brancas-Villars , chevalier d'Oise, fut mieux accueilli par ma sœur Julienne-Hippolyte ^ qui criait après un mari comme saint Jean dedans le désert. Je dirai pour la vérité du fait , que madite sœur ayant grand'peur de rester fille (ce qui est plus horrible que tout) ^ dépensa force agaceries et propos emmiellés pour allécher M. George de Brancas, qui ne fit que la moitié du chemin. Julienne lui évita la seconde moitié* Vrai qu'ils s'agréèrent l'un l'autre, ^t furent mariés avant que M. d'Estrées en fut informé. Il tempêta dVbord, puis se radoucit ; puis venant k penser que c'était une dot de moins à trouver , il sou* baita que ses autres filles prissent leur volée où elles pourraient ; de telle sorte qu'il n'inquiéta

Julienne pour ce mariage, qui est favorisé d'une belle progéniture. Ma sœur, devenue madame de Brancas , jouit de la liberté , qu'elle tenait pour le bien le plus désirable, et fut plus volontiers loin de son époux que p^ès d'icelui. Elle a ce qu'il faut pour plaire aux hommes » de la beauté et pas de résistance; en revanche • les femmes , dont je suis , la détestent parcequ'elle est détestable. J'en dirais cent fois pis ; mais n'est- elle pas ma sœur, quoique sans contredit d'un autre sang ?

Ce pendant que je séjournais à Soissons, deux lettres de Bellegarde me furent rendues , et dedans chacune était sous le cachet des nouvelles de la main du roi , qui me mandait son martyre et me priait de le tenir pour son chevalier. Je fus grandement étonnée que Bellegarde donnât les mains à ce commerce; mais par réflexion,

jt vis bien que ses lettres passaient en des

mains infidèles. Je. ne voulus toutefois lui écrire à ce sujet, crajnte de refroidir son zèle pour Sa Majesté. Je répondis seulement à ses lettres^ où, selon ma coutume, je ne le nommais

DE GABRIELLE D'ESTRÉES. 65 de son vrai nom ; mais de petits noms tendres et badins. Je rendis mes réponses sans adresse à madame de Sourdis, avec prière de les faire parvenir parmi la correspondance qu'elle poursuivaitavec M. de Cheverny . Elle ne s'y refusa ; mais sa perfidie fut grande, et par elle je me vis comprornise entre Bellegarde et le roi. Maintenant je sais bon gré à madame ma tante de ce qu'elle fit le plus traîtreusement du monde.

M. de Cheverny, antique galant de la cour de François P', était confident des amours du roi, qui lui détaillait le blanc et le noir. Il connut des premiers que Sa Majesté, contrainte .en dépit d'elle pour le présent à mieux aimer d'imagination que d'effet, avait tourné toutes ses pensées devers moi. Ce vieil artisan degalanteries avait inventé l'expédient de mettre les épîtres du roi sur le compte de Bellegarde. En même temps il requit madame de Sourdis de faire en sorte que le roi eût réponse de moi par ruse ou de bonne volonté. Donc ma tante ayant ma lettre à Bellegarde en son pouvoir, l'adressa comme de ma part auroi , quifut désenchantéde

me voir sitôtapprivoisée. Le mariage de ma sœur Julienne avec M. de Brancas , chevalier d'Qîsïî, comme on désignait M. George de Villars avant la mort de son frère l'amiral, fut promptement conclu, par ceque Tépoux avait hâte de revenir en sa ville du Havre, où il commandait. Les calomniateurs ont dit et redit que madame ma sœur n*était mariée que de récent, elqu'elle vécut en concubinage avec M. de Brancas-Villars. Â cela je répondrai que j'ai assisté au mariage, qui fut secret, je Fa voue? à cause du défaut de consentement de mes père et mère. Je ne saurais dire non plus comment se passa ledit mariage ; mais après la cérémonie et deux nuits conjugales où Tépoux fit mal son devoir, ma sœur Julienne se dit malade et garda le lit pour demeurer après le parlement de monsieur son mari. Celui-ci , de fort bon accommodement et de l'avis de tout le monde, dit à sa femme :

t Madame , vous me rejoindrez à vos

aises.

»— Monsieur le chevalier, répondit-elle ,

DE GABRIELLE D'ESTRÉES. 67 l'air de la mer est nuisible à ma santé, et j'attendrai ma parfaite convalescence.

• — Ce qui vous plaira, madame, sera le mieux.

» — Ayez soin , monsieur mon mari, que les espèces ne me défaillent; car du côté de monsieur mon père l'argent sera rare, j'imagine.

k — Ne vous en faites pas faute , madame ; la Normandie est riche. »

C'est ainsi qu'ils prirent congé l'un de l'autre, sans plus se baiser en adieu. Ma sœur, malgré cela, n'a pas arrêté de procréer des enfants, dont elle a le moule à sa dévotion. M. de Brancas -Villars de retour à Rouen et au Havre , ma tante de Sourdis fut sommée par son chancelier de retourner à Mantes; ce qu'elle fit en la compagnie de Julienne et de moi. Périnet avait les yeux ouverts sur ce qui se brassait autour de moi ; et cependant ne traversait pas l'amour du roi, auquel jetais prédestinée de naissance, disait-il. J'aurais préféré qu'il servît les intérêts de Bellegarde, sans me tant rebattre les oreilles

de la hauteur de ma chance. Il coufessa depuis que sa science l'avait éclairé sur les infidélités et noirceurs de M. de Bellegarde.

a En ce cas , que ne ro'avertissais-tu ?

» — Oui 9 mais vous le faire croire? Amour est aveugle, et obstiné en son aveuglement! 9

Néanmoins Périnet s'indigna des trahisons de ma tante de Sourdis , qui , pour avoir son silence j le leurra de la charge d'astrologue du roi.

Ce fut le premier de février, par un rude froid de bise, que nous vînmes à Mantes où se tenait la cour, vu que la ville de Tours est trop éloignée du cœur de la France , qui est Paris. A la porte de la ville se présenta le Ma« heutre qui me rendit une lettre au cachet du roi. Au même temps Rousse courut à la rencontre, avec une autre de Bellegarde. Mais sitôt qu'il l'eut remise en mes mains, je pensais que le Maheutre le voulait tuer , à la poursuite qu'il luifit ; je m'écriai : t Merci '» et lemessager du roi tourna bride et disparut. J'avais deux

lettres à ouvrir, et par laquelle commencer?

Péri net me secourut en cet embarras.

« Le sort , dit-îl, est le meilleur conseil; et le fin premier oiseau qui s'offrira doit trancher la difficulté.

» — Je m'en rapporte à votre art pour augurer du vol des oiseaux.

» — Voyez, c'est un pigeon qui va becquetant grains de blé et vermisseaux.

» — Ce pigeon sans doute représente Bellegarde^ dont il me faut lire d'abord la missive.

» — Oui , ma chère dame et maîtres<ij> , mais n'est-ce point un vautour qui fond sur le pauvre animal et le déchire de son bec crochu ?

» — Hélas ! le roi Henri a le cœur trop généreux pour maltraiter M. de Bellegarde.

» — Ncn , par le diable ! mais M. de Bellegarde n'affrontera si terrible ennemi , par prudence. B

Je brisai le cachet et lus ceci non sans larmes:

«Ma chère dame, • Voici deux lettres que je vous fais tenir ,

»et votre réponse est encore à venir; je suis » perplex et'désolé, d'autant que le roi s'obstine » à vous aimer. « Bellegarde , me dit-il hier, » nous sommes rivaux , mais en bonne intelli- » gence ; madame Gabrielle n'est point votre «épouse, et j'aurais moult d'ennui qu'elle » le - fût ; donc poursuivons tous deux nos » amours. »

» J'appréhende que le roi ne m'envoie guer- » royer en quelque province lointaine; mais si » telle tyrannie tend à nous séparer, je me fais • ligueur ou me retire en mes terres avec vous , » qui serez mienne par le fait des ^noces. Donc » je vous prie et supplie de me faire réponse au » plus tôt avant. que je me donne corps et âme ' » au désespoir. Votre

• Roger de Bellegarde. »

La lecture de cette piteuse épître me jeta en u|i trouble extrême. Madame de Sourdis , qui suivait en soii coche, ne fut témoin de mon deuil et dépit ; elle aurait été trop joyeuse de son œuvre. ^

DE GABRIELLE n'EST REES. 71

« Par mon saint patron ! m'écriai-je , quel mauvais ange a détourné ma réponse?

» — C'est bien un mauvais ange , reprit Périnet ; mais dépliez la lettre du roi pour votre enseignement. »

La voici, qui ne guérit point mon déplaisir.

''Mes becles amours,

• Mon cœur a chanté un Te Deum pour la » reddition du vôtre. Cette réponse qui m'eut » fait mourir de joie, si l'on en mourait, n'a

• d'autre défaut que d'être trop brève. Ainsi

• sera de là présente en laquelle je vous B baise. dix millions de fois^ et puis encore;

• mais je ne tarderai guère à vous baiser au- 'itrement que je ne fais ici; car je m'en » vais assiéger Chartres pour être plus près de » Mantes et de vous. Gageons que l'hiver , qui

• fane toute fleur , vous aura embellie , s'il se » peut. Or qu'il ne soit plus parlé de ce vani-

• teux Bellegarde, lequel se croit votre cher

• ami. Si je vous marie , ma belle, j élirai pour

• époux un bon royaliste qui n'ait rien de plus

» précieux que la gratitude de son prince. Sur s ce Y je vous baise encore la main qui tient la 1 plume, Tintercédant pour avoir de ses jolies

» lettres.

» Henri. »

Je déchirai quasi le papier de colère, fâchée de ces privautés de style.

« Certes , dîs-je, je ne suis pas de celles qu'un roi traite si dérisoirement ; ce n'est le fait d'un chevalier français.

» — Madame , reprît Périnet , Sa Majesté , il y a apparence , répond au lieu de M. de Bellegarde. »

La mine éventée , j^excusai le roi et maudis les auteurs de ce complot , quand le carrossa entra dedans la cour de l'hôtel de madame de Sourdis, ou plutôt de M. de Cheverny. Je n'eus rien de plus pressé que me renfermer avec ma tante.

« Madame, dis- je après avoir montré les lettres , le bel usage que l'on a fait de la mienne !

» — Comment ? répondit ma tante jouant Vébahie.

DE GABRIELLE D'ESTREES.

• — Le roi a reçu Tépître faite pour Bellegarde^, et de là cette honnête réponse.

. 9 — Il faudrait que M. de Cheverny fût cause de Terreur.

» — L'erreur, madame, fut de propos délibéré.

» — Plutôt Bellegarde aura fait la plaisanterie de rendre votre lettre au roi , comme à lui adressée.

» — Nenni : un amant, si bas soit-il, ne plaisante de cette manière.

• — Or donc, ma chère fille, le roi a Tépître en son nom , et la fera valoir.

» — Je proclamerai que ma foi fut surpise , mon seing faussé; vous-même, ma tante, vous avez trompé ma confiance , calomnié mes sentiments !

» — Petite folle! où va tout ce bruit de paroles?

» — Que faire? Bellegarde pensera que j'ai signé l'acte de ma déloyauté.

» — Non , ma mie ; le roi Henri conservera par-devers lui ce témoignage et garant de ton amour.

» — Fi ! mon amour est tout à Bellegarde, et je démentirai quiconque dira le contraire.

» — Va, mignonne, loin de te gâter les yeux à pleurer, chante les litanies de Cythère en l'honneur de Cupidon,qui t'a si haut pourvue.

» — Je vais tout à l'heure écrire au roi comme quoi tout le premier' il fut abusé par ce vilain piège.

n — Prends garde, ma fille; le roi est généreux de caractère , mais inflexible à qui veut en faire un jouet. \

» — Je conterai naïvement comment la chose est advenue , et le prierai de brûler cette lettre , qui ma tant réjouie à écrire et qui m'apporte tant d'inquiétude.

» — Fais à ta guise ; mais le mieux pour toi est que la lettre susdite ne soit connue de Bellegarde, qui n'entendra d'excuse. »

Madame de Sourdis, qui craignait de mécontenter le roi s'il savait sa trahison, me dissuada par mille raisons de remettre cette affaire sur le tapis; et cédant à son intérêt, je récrivis à Bellegarde que le mariage de ma

DE GABRIELLE D'ESTRÉES. yS sœur m'avait lié les mains. Quant au roi, je m'entêtai à ne répondre à aucune de ses lettres, qui s'eiftui virent sans intervalle, ce pendant que madame de Sourdis le flattait de mon amour par l'entremise de son chancelier.

Celui-ci, plus chaud qu'un jeune gars de seize ans, ne se fit guère attendre à Mantes, où madame ma tante ne s'embarrassait de son absence. La première fois que je le vis arrivant à la descente de son coche , je faillis manger ma langue pour ne pas rire. M. de Cheverny était lors tel qu'aujourd'hui, tel qu'il fut au tournoi où le roi Henri II fut navré par Montgommery, comme il raconte à tout propos. Sa figure de Passion , blême , ridée et grave, même aux endroits les plus bouffons, fait dire à maître Guillaume que M. de Cheverny a pris sa tête sur Fa table de marbre du Palais^ du temps que les clercs de la Basoche représentaient le crucifiement de notre seigneur Jésus-Christ. Son habillement , ainsi qu'il en fait parade , est semblable en tout point à celui que portait La Châtaigneraie en son com-

bat avec Jarnac. M. de Cheverny vivrait autant que Mathusalem, qu'il ne changerait rien à la coupe de sa barbe , à la forme de sesgrègues et à lair de sa personne. Ce n'est pas qu'il soit d'un âge si avancé, soixante-dix ans, je crois ; mais il est toujours aussi vieux que s'il fut venu de Tannée i545 sans avoir fait sa barbe ou tant seulement dégrafe sou manteau. Sa façon de deviser n'est pas différente. Il accola ma tante de Sourdis avec ces mots :

« Ma chère dame, depuis l'année i543 que je baisai à la bouche madame de Pons, qui avait rhaleine d'une rose sentant mieux que baume, je n'eus pas plus de jouissance que j'ai en vous baisant.

» — Monseigneur, reprit ma tante, M. d'Escoubleau de Sourdis est-il fleurissant de santé ? » — 11 m'a dit , ma colombe , de fermer soigneusement les portes , et de les sceller s'il est possible.

• — Monseigneur, repartit ma tante, voici ma nièce madame Gabrielle d'Estrées dont il » est question là d'où vous venez.

> — Par la! tnordieu ! notre sire est bien avisé de pourchasser cette jeune poulette; et si je n avais affaire à mon siège de Chartres', je me mettrais sur les rangs, comme en l'année i546, où j'enlevai la dame de M. de Chabot, le Che^ valier muet^ selon sa devise du pas d'armes de Châtellerault.

9 — Monsieur, dis-je , vos efforts et ceux de tous autres seraient mal employés, car M. de Bellegarde s'en va^ m'époiiser à Pâques fleuries.

» — N'y comptez pas , madame Gabrielle ; le roi Henri quatrième agira comme feu le roi François !•', à qui rien ne coûtait pour éloigner un mari , voire un galant.

» — Dites , je vous prie ; de quelle façon agissait le roi François I" ?

» — Il n'avait que faire de gênes, prisons et Bastilles; mais un bon gouvernement faisait d'un lion un agneau. Quant aux dsrmes, les pierreries , colliers , carcans , bracelets , et les plus belles étoffes, triomphaient des plus cruelles; témoin madame de Chateaubriant, qui fut occise par son mari en l'année 1 535.

>> — Le roi François P' n'avait donc usé desdits moyens honnêtes à l'égard du comte de Chateaubriant ?

» — Oui bien , foi de gentilhomme ! mais ledit mari se vengea sur sa femme de ce qu'elle ne plaisait plus au roi, captivé et prisonnier de madame Anne de Pisseleu , duchesse d'Étampes , auparavant demoiselle Heilli , fille d'honneur de madame Louise de Savoie , mère du roi.

„ — En vérité, monsieur, vous êtes fort versé en l'histoire ancienne. »

Quand ce vieux singe s'en fut allé à ses sceaux, tout stupéfait de l'accueil et me menaçant de réduire ma pudeur aux abois , je dis à ma tante de Sourdis qui riait sous cape :

• Avez-vous le front, madame, de caresser un si laid museau?

»— Il ferait beau voir que je négligeasse de le flatter et festoyer! M. d'Escoubleau me .gourmanderait de ce défaut d'égards.

„ — Vous raillez certainement; monsieurmon oncle, un des plus estimés capitaines de Tar-

DE GABRIELLE D'ESTRÉES. 79 mée du roi , ne peut à ce point en vouloir à sa

réputation.

» — Voilà parler en béguine d'Anvers! Or je vous demande si d'un amant que j'aurai , voire de deux ou davantage , la bonne renommée de mon époux souffrira le moins du monde? Au contraire il y trouve grandement son avantage.

» — Et lequel , s'il vous plaît, autre que des cornes à la tête et le beau titre de cocu ?

» —^ Si ce n'est que cela, le jeu n'en vaut Faune; mais son avoir ne cesse d'augmenter.

» — Je n'en voudrais pas à tel prix, » — Oui-dà, n'est-ce rien que fermes, maisons de ville, champs, bois et deniers comptants ?

» — C'est peu s'il faut aimer , ou le paraître , ce podagre chancelier d'autant plus déplaisant qu'il cuide plaire.

» — En vérité, vous le jugez avec trop de défaveur ; c'était , je gage, un cavalier de fort bonne mine dès avant le pas d'armes de Châtellerault.

8o MEMOIRES

« — De quel siège de Chartres a-t-il dit un inot? Le fait nous intéresse, puisque M. de La Bourdaisière mon oncle et votre frère est commandant de la place.

» — Vraiment, je l'avais oublié; mais ce projet de siège est encore un mystère, non pas pour vous , ma chère Gabrielie.

» — M'est avis que M. de Cheverny, dont les biens sont aux environs de Chartres, besogne en cela à son profit.

>> — Comme au nôtre à la fois; car M. d'Escoubleau , qui était gouverneur de cette place avant la Ligue , espère y rentrer par le fait de sa prise.

» — M. Huraut de Cheverny (je vois clair en ces choses) se fait généreux aux dépens du roi de France; et le brevet d'un gouverne- , ment ne lui coûtera que la peine de le sceller.

» — En surplus, malgré sa barbe grise c'est un vert galant.

» — Oui , lequel , pour se faire bien venir du roi, joue l'amoureux de vingt ans et nargue

goûte et gravelle. Il lui manque seulement des b&lards pour être parfait courtisan.

. » — Arrive que plante- »

Madame ma tante n'en sera pas quitte pour trois. grossesses; ce qui faitdireàM. d'Escoubleau.: « J'ai de beaux enfants scellés aux armes du roi de France.»

En somme , M. de Cheverny que ci-dessus j'ai maltraité trop durement, est plus ridicule que je n'ai dit; mais il sert des pieds et des mains la cause de ses amis, pourvu que son intérêt y soit aussi mêlé. Bouffon malgré lui à rendre jaloux maître Guillaume, avare, mais non du bien d'autrui , adulateur et faux , je l'ai toujours attaché à mon char et à ma fortune. Ce ne sont ni charges ni dignités nouvelles dont il se soucie; mais il veut garder lés sceaux sa vie durant, ^ et par-dessus tout être bien en cour. Je lui fis la promesse de le baiser en présence de tous le jour de mon mariage et couronnement (1).

Un des premiers jours de février, au soir ,

(i) Tout ceci , sans doute , se rapporte aux intriguesde M. de Che- Tcny pour décider le roi à épouser Qabrielle d'Bstrées; la mort de

$a MEMOIRES

ma soeur lulienne jonanl de l'épinetté ptnsr notre plaisir , madame de Sourdis et moi d^ visions de nos amours, toutes deux contre la cfaemiDée etsana autre laminaire que la flamme du foyer; M. de Cheverpy eutra dedans la salle arec ooe personne que par l'obscurité }e ne reconnus d'abord. «Mesdames, dit lechan«^ ceb>r y tandis que tous sonnes de la musique et parlez bas, baillez licence aux arrivants de se cbaufler à votre feu. »

Il s'assit et fit seoir son compagnon sans mot dire ; je ne m^inquiétai de ces nouveauxvenus et poursuivis mon propos avec madame de Sourdis.

f-^X cette heure, àis^e imprudemment , que£»it le roi?

• -^ U pense et repense à votre inhumanité^ répondit madame de Sourdis.

« -^ Ce p'est répondre à ma question ; jd demande à quoi s'occupe sa vaillance.

edle-ci ne permit pas raccomplissement de ce projet. Voir les troi-

DE GABRIELLE D'ÈSTRÉES. 85

• — Le roî , depuis quMl a échoué dans la surprise tentée contre Paris à la journée dite des Farines par messieurs de la Ligue (i ) , s'est retiré à Senlis, d'où il tient en alarmes les villes de Provins, de Troyas et de Sens. •

• — Vraiment, ma tante, vous savez les affaires mieux qu'un chancelier de France.

• — Ajoute2 , reprit M. de Cheverny , que pour le présent bien peu sont informés de ce qu'est devenu le roi.

• — Par mon s^int patron! m'écriai-je, estce vérité ?

• — Je ne suis toutefois en peine de Sa Maesté.

t — J'ai besoin d'être rassurée , car le roî s*expose loin de son armée et quasi sans suite ;

(i) Le 19 janvier, des gentishomraes royalistes, déguisés en paysaiw» se prcsentèreot à la porte Saint-Honoré, que M. de Belin , gouvernear à la place de M. de Nemours, avait fait terrasser; ils devaient edobarrasser cette porte de sacs de farine» pour laisser le temps au roi , qui était aui environs avec son armée , de s'emparer de la ville. Hais la ruse fut découverte, et dite la Joumè$ des Farines. Une fêle annuelle, pendant la Ligue, était célébrée en mémoire de- cet évè-

nemeol.

{Notê^eCèdUeur.)

au risque de tomber parmi des bandes li-

gueuses.

» — On croit que Sa Majesté est à Tours afin d*apaiser un différend élevé entre MM. les cardinaux de Lenoncourt et de Vendôme, qui s'intitule du nom de Bourbon, son oncle le vrai cardinal de Bourbon étant décédé.

» — Qui croit cela? interrompit madame de Sourdis, non pas nous, je vous jure.

» — J'imagine plutôt, repartit madame de Brancas, que le roi fait Tamour en quelque moulin ou hôtellerie.

» — Sire, dit Périnet entrant un flambeau en main , le beau plaisir d'être avec des dames et sans jouir de leur vue! »

Ces paroles et l'éclat des lumières me firent regarder vis-à-vis moi , et la personne que M. de Cheverny avait^amenée, et laquelle se tenait coite en un coin sombre du foyer, redressa la tête au bruit; je vis le roi face à face, et de pudeur le pourpre me monta au visage. Je poussai un petit cri et m'enfuis par les degrés sans m'apercevoir que le roi ; me voulant rete-

iiir au passage, avait en main un morceau de ma robe : « Ventresaintgris ! dit-il , suis-je venu faire le peri&onnage de madame Putiphar forçant Joseph ?•

Je m'en allai riant de la peur, et m'enfermai en ma chambre sans clore l'œil jusqu'au lendemain matin ; quand je fus levée et descendue en ia galerie , Périnet vint de la part du roi qui demandait audience; je ne la pouvais refuser ni retarder , à moins de paraître revêche et im* polie; seulement j'ordonnai à Périnet de ne se point ou peu éloigner. Le roi, qui était auxaguets contre l'huis , n'attendit pas qu'on l'avertît , et s'offrit vêtu en petit gentilhomme campagnard :

c Madame , dit - il , je m'en veux à la mort pour la peur que je vous causai hier soir.

• — De fait , sire, je fus un peu étonnée de vous voir céans alors que je vous pensais bien loin.

» — La faute en est à cet imbécile, fit-il montrant au doigt Périnet, lequel est trop grand

astrologue pour prendre garde aux choses d'ici bas.

• — Sire, répondit Périnet, je suis arrivé peut-être à temps pour empêcher madame et maîtresse d'affliger vos amours par trop de franchise.

» -^ Ta science est en défaut , Périnet, dis-je alors, car le roi absent, je me fais scrupule d*en mal parler, et de même je dirais à lui présent ce que je tairais aux autres.

» — Dites, ma mie, s'écria Henri, dites et faites-moi plus joyeux encore que ne m'a fait votre lettre,

» — Sire, ne vous offensez d'une tromperie qui n'est pas mon fait ; Jadite lettre ne fut pas adressée par moi.

» — Quoi! mignonne, ce n'est ton écriture ni ton seing? ce ne sont pas tes pensées?

» —Oui bien, sire, mais le tout pourBellegarde.

» — Vive Dieu ! par qui suis-je joué ? Cheverny ou la Sourdis ?

» — Sire y ils ont cru bien faire, et pardonne^p-leur compie j'ai fait.

DE GABRIELLB D'ISTRÉES. «7

» "^ A si geatille requête oti obéirait , fô^on plus roi que je ne suis. Mais parlons de ce qui me touche.

» — Sire , Bellegardê est plus que devant fidèle et constant

» <— Je m'en défie et vous renvoie à plus afi^ pie informé. Donc la lettre qui avançait tant mes affaires mise à néant, je fecommeiice mon train d'amoureux poursuivant?

f — Sire, au lieu de ce temps perdu, que p'aUek*yous dresser le siège devant Chartres ?

» -^ Je suis bien aise^ la belle , que œ des* sein t'dgrée, et je m'y décide pour Tamonr de toi»

> -^ Ensuite, la ville prise , ne veoilltt pas de mal au gouverneur, M. de La Bourdtisiére^ ^ni est mon oacle. *

• ^^ Je te jure ^ ma chère, t{ue je le ti^oMéffài de telle attûtié qu'il désertera la LÏgiie^ M^lfr toi> tt'as-tu rien à demanda?

• — Je ne souhaite rien , sire; mcfù MA d^étt^ knpb, VL Zamet, se pteint que je n'taMgttè^e de ses finances.

» ^ Vrai Dieu! ma fiile, le seigneur Zamet est pUis riche qu'un roi de France et de Navarre; mais pourquoi s'est-il fait ligueur , ce favori du feu roi Henri ?

» — Sire , il est royaliste de cœur et de pensée ; mais ses gros biens font qu'il reste neutre et attend pour se déclarer que vous soyez en votre Louvre,

— » Çà, prêterait-il volontiers ses écus au denier vingt ?

» — A vous, sire , il baillerait la moitié de sa seigneurie, qui est de dix-sept cent mille écus.

t — Ventresaintgris ! si tu disais vrai , j'engagerais les grosses cloches de Notre-Dame et les têtes fourrées des prédicateurs ligueurs espaguolisés. »: .

J'avais par là disfrait Sa Majesté de ses

aoiours, et je discourais sur cette matière

politique, quand le roi , comme éveillé subite-

^ment , revint à ses moutons sans que j'y prisse

garde d'abord.

i Sire, dis-je, patience va plus vite en besogne que violence.

1 — Votre conseil est à considérer , ma chère âme , et je n'y ferai faute.

» — Jesais les bons moyens pour plus de succès.

» — Dites-les : j'écoute d'oreille et d'âme.

» — Je prends sur moi-même d obtenir l'agrément de M. Zamet.

» — Oui dà! M. Zamet est- il le maître de ce que vous savez bien ?

» — Sans doute , sire, j'emploierai seulement mon petit pouvoir pour le faire consentir eu égard à Votre Majesté.

» — Or, madame, Bellegarde n'est pas le seul de vos amis sur qui je dois l'emporter?

» — Qu'est-ce à dire de Bellegarde , sire ?

» — ' Mais vous-même , madaiùe ?

» — Sire , je parlais à vous des chances pour puiser au coffre-fort de Zamet.

» — Et moi des chances de mon amour.

» — Elles ne sont guère meilleures, sire, qu'au premier jour.

» — Je. vous sais bon gré , ma mie, de me prouver qu'il est deà dames fermes de cœur non moins que de corps.

» — Avant moi, sire, madame de Guercbeville et d autres vous avaient tenu pareillemeoft rigueur.

» — S'il plaît à Dieu! chère belle, dix jours que je passe en cette maison à Finsu de ma cour pour contempler vos attraits et attendrir votre dureté, vous en diront plus que je ne fais en cet instant. Accordez-moi seulement de ne pronon-» cer point le nom de Bellegarde, qui me blesse mieux qu'une lame acérée dedans le cœur. »

Ces dix jours me semblèrent un piège inévitable ; non que je doutasse de ma fermeté, mais par crainte des violences coutumières de Henri. Ma tendresse n'était moindre pour Bellegarde dont je n'avais nouvelle quelconque; au contraire je m'acharnais à l'aimer pour m'aguerrir contre le roi. Icelui me suivait comme à la piste, et sans l'accompagnement de Périnet j'aurais encouru des périls effroyables pour une pucelle de noble maison. Tantôt prières et supplications allaient leur train , tantôt désespoir, ire et menaces. Je résistais à tout ; mais 1^ pl^s haute force a des quarts d'heure de faiblo^^t

je pliBurais et invoquais mon saint patron ; mais rien n'eût fait, car ma tante de Sourdis, M. de Cheverny et ma sçeur Julienne me fermaient toute porte de salut.Le quatrième jour ausoir , Périnet me voyant désespérée jusqu'à me vouloir précipiter de la fenêtre , me conseilla en ce* termes :

«Fuir, il y faut renoncer, du moins pour cette heure, car vous êtes trop mieux gardét» et veillée que M. de Guise en sa prison»

• — Donc, pour être plus sûre dé ne pas ce* der , je m'ouvrirai les veines. -

» — Ma chère dame, j'ai de fortes raisons pour vous encourager à la résistance, quant à ce temps ici; pour ce je ne vois d'autre expé-* dieat que de contrefaire une maladie.

» — Je remplirai la comédie de meilleur cœUi* que pour sauver M. Yves d'Alègre. »

Le lendemain je fis beau bruit de lamenta'^ tiens comme si j'allais rendre l'âme. Le roi, plu6 mal à son aise que je n'étais, envoya quérir 600 premier médecin Aiibour , et se planta pléufaat au chevet de mon lit. Sitôt qu^il ^n*

tendit venir te médecin, il s'en fut à sa rencontre dedans la salle prochaine, d'où j'entendis le propos suivant qui me donna moult à penser touchant la santé du roi.

€ Par Hippocrate ! s'exclame le vieux bonhomme d'Alibour, vous n'aurez onc guérison à mener ce bon train de vie.

* — Mon vieux, reprit le roi, ce n'est point à cause de moi que je vous ai mandé.

• — De fait , mes ordonnances ont dû vous faire oublier la religieuse de Longchamps.

» — Foin de la religieuse et de tes ordonnances! Voilà tantôt huit mois que je suis tout frotté d'ongu^ents ; mais ce n'est ce dont il s'agit.

» — Quelque fille grosse ou en mal d'enfont?

» — Ici, bonhomme, mettez vos besicles; car la santé de cette dame a cent fois plus de prix que la mienne. i>

Alibour était renommé à la cour et à la ville pour son idée de voir des grossesses , voire même chez les pucelles; Henri, par raillerje , lui

DE GABRIELLE D'ESTRÉES. gS disait souvent 9 la main au ventre : « Bonhomme, j'ai si grand'peur de la loi salique, que, d'aventure, je vous demande si je ne suis en état de faire un enfant. »

Cette folie singulière causa la disgrâce d'Alibour, qui en mourut de chagrin. Il entra dedans la chambre où j'étais couchée ; là autour, mesdames de Sourdis et de Brancas, comme aussi Louison; il avait ressemblance avec Hippocrate, par qui à tout propos il jurait; sa haute stature et sa maigreur, sa grimace et son branlement de tête faillirent me donner à rire,

« Par Hippocrate! dit-il, que de soins et de dorlotements! on croirait; une femme en couches.

» — Alibour, reprit le roi, cette cure vous vaudra , outre ma reconnaissance , une belle somme.

» — Est-elle à demi-terme? » demanda-t-il par habitude; mais se ravisant : « Sire,' fit-il d'un air d'intelligence , en quels termes est Votre Majesté avec cette demoiselle ou dame ?

»— Bonbomine, repartit le roi en colère, ce ne sont là de vos affaires. »

Il tâtamon pouls, examina l'occiput , d*où je disais souffrir, bien assurée qu'on n'y verrait rien ; puis barbota ces mots : « Que si je n'étais aussi persuadé de la vertu de madame....! »

Il s'arrêta là-dessus au coup d'œil que lui fit Henri en colère. Alibour alla vers chacune des dames, ou plutôt vers leur ventre, disant à madame de Sourdis :c Madame, ce sera une fille.» En effet ma tante eut d'abord une tille de son chancelier. Puis il dit à liOuison : « Dans deux ou trois mois vous me ferez que* rir. » Puis à ma sœur Julienne :

« L'enfant remue, n'est-ce pas?

»: — Vous moquez, maître Alibour, dit notre tante , madame ma nièce est mariée seulement depuis deux semaines.

» — Par Hippocrate! qui vous dit que l'enfant n'est pas l'aîné du mariage ?»

La saillie excita quelques ris , non de la part de ma sœur, qui, sôit hasard, soit autrernent, accoucha le sixième mois après les noces. En**

DE GABRIELLE D'ESTRÉES. gS

fin Alibour, que je cuide plus qu'à moitié fou^ me médecina comme à la grâce de Dieu. Sur ce, M. de Cheverny vint triomphant annoncer au roi que M. de B;ron avait investi la ville de Chartres, ce même jour neuvième de février.

€ Sire, dit-il, vous avez donné le change aux ligueurs, et la ville se trouve sans autre garnison que les bourgeois, il est temps que vous y veniez, et le siège ne durera guère.

9 — Cheverny, reprit le roi, allez me remplacer où je n ai que faire, je demeure ici tant que ma Gabrielle sera mai portante.

» — Sire, dis-|e, faites votre devoir ; je serai bientôt guérie.

» — Dépéchez-vous , répondit-il, mon cher tout, de repreudre vos belles couleurs, je ne deme urerai que davan tage. »

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