Mémoires de Garat
Les Mémoireiide Garât sont d'un moraliste. S'ils éclairent les événements , ce n'est qu'en montrant l'état intérieur des âmes et des caractères. Il faut remonter à Saint-Simon et à Retz pour retrouvera ce point l'art de mêler la politique à la psychologie. Ce que firent les deux écrivains du dix-septième siècle, et pour ainsi dire par instinct de moralistes , Garât paraît l'avoir fait méthodiquement et en vertu de son système philosophique. Le but de ses Mémoires, il sagit de sa défense personnelle, lui interdit de s'arrAtersur les événements, les faits et tout le détail anecdotique qu'affectionnent ordinairement les auteurs de mémoires. Il recherche avant tout l'origine et la cause des événements, et il les cherche dans l'étude des caractères , et, comme il convient de dire ici, dansTrtrirt/î/.sp des sensations. A chaque in-
Il NOTICE SUR LA VIE DE GARAT.
stant , en effet, nous retrouverons le philosophe sensualiste de récole de Condillac. Nous n'insisterons pas pour le moment, nous dirons seulement que cette méthode devait singulièrement contribuer au mérite et à l'originalité littéraires du livre de Garât; qu'elle était propre, appliquée aux hommes de la Convention , c'est-à-dire à une époque où les sensations étaient si rapides et si multipliées, à susciter dans un esprit sagace comme l'était Garât des aperçus variés, vigoureux et profonds. Aussi n'y manquent-ils pas , et ils le savent bien les historiens célèbres qui en ont extrait, sans le dire, des appréciations , des portraits , des maximes politiques et des sentences ! S'ils l'avaient célébré aussi souvent qu'ils l'ont cité, il serait aujourd'hui au nombre des livres classiques , et , en le comparant à Saint-Simon et à Retz , nous ne courrions pas le risque d'être accusé de paradoxe. L'obscurité relative et injuste qui enveloppe les Mémoires de Garât s'est étendue également sur la vie, les œuvres et les actes de l'auteur. Le nom de Garât est connu , il est souvent cité dans les histoires ou les notices ayant trait à la fm du dix-huitième siècle ; mais il ne se rattache dans notre esprit à rien de caractéristique ou de précis. L'homme cependant a son originalité et tient dans l'histoire littéraire une place particulière. II représente bien ce qu'était l'homme de lettres à l'approche de la révolution , au moment où les idées philosophiques et purement théoriques des grands écrivains du siècle , après avoir pénétré les esprits , cherchent en quelque sorte à prendre corps et à pénétrer dans les institutions et le gouvernement. L'homme de lettres alors n'est ni un simple littérateur ni un philosophe spéculatif; la politique, leconomie politique, la législation, les finances même, en un mot tout ce qui touche à la réforme impatiemment désirée de la société le sollicite et l'intéresse; il n'a plus, à proprement
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parler, de spécialité, el, s"il avait un titre à prendre, ce ne serait plus celui d homme de lettres ou de philosophe, mais plutôt celui de publiciste, ou mieux, comme disait Laharpe à propos de Garât lui-même, de penseur.
Carat cependant n'avait point quitté Bordeaux et le barreau , où il était entré sous le patronage de son frère aîné , avec l'intention de suivre la carrière poétique ; il avait , en venant à Paris, une tragédie dans son portefeuille, où il reconnaît qu'il y avait plus de philosophie que de poésie. 11 n'essaya pas de la faire représenter, et il entra simplement comme rédacteur au Mercure de France et à VEncyclopédie méthodique, par l'intermédiaire de Suard. 11 fut bientôt en relation avec les principaux philosophes du siècle, et, grâce à la flexibilité de son esprit et aussi à celle de son caractère, il vécut avec tous dans d'excellents termes , en dépit des dissentiments qui les divisaient eux-mêmes. Il a peint avec émotion et reconnaissance le bonheur qu'il éprouvait dans la fréquentation de ces hommes illustres. 11 a vu Rousseau correci, dit-il, jusqu'au scrupule; Diderot toujours pur, toujours exact, toujours élégant, ce J'ai connu plusieurs « des hommes de génie qui ont illustré ce siècle et qui se-^ « ront les guides des siècles qui suivront le nôtre. J'ai H causé avec Rousseau dans son humble appartement de « la rue de la Plâtrière, et au Louvre avec d'Alembert, « aussi simple , aussi modeste dans le palais des rois que « Rousseau à son troisième étage ; je me suis entretenu a avec Condillac dans la maison d'Helvétius ; avec Diderot « à la campagne, en présence de la nature; avec Buffon a dans ce jardin où il rassemble les richesses de l'univers, « si bien décrit par son génie, et je n'ai trouvé aucun « de ces philosophes au-dessous de ses ouvrages ; leur ton « était baissé , mais non pas leur esprit. » De tous les portraits qu'il trace d'eux , celui de Diderot , qui est le jjIus