IV NOTICE SUR LA VIE DE GARAT
(^lendu, est aussi le plus caractéristique. Le fougueux philosophe y est bien représenté, quoiqu'avec une pointe d'ironie, tel qu'on se le figure. Diderot, qui voit Garât pour la première fois, se garde bien de lui demander son nom. fc II se lève, ses yeux se fixent sur moi , et il est très-clair « qu'il ne me voit pas du tout. Il commence à parler,] mais « si bas et si vite que j'ai peine à le suivre; peu à peu sa « voix s'éleva et devint distincte et sonore. Il était d'abord a immobile , ses gestes devinrent fréquents et animés ; il « ne m'a jamais vu que dans ce moment , et, lorsque nous « sommes debout, il m'environne de ses bras ; quand nous « sommes assis, il frappe sur ma cuisse comme si elle éa tait à lui. Si les liaisons légères et rapides de sa convera sation amènent le mot lois , il me fait un plan de législa- « tion ; si elles amènent le mot drame, il me donne à choisir c( entre cinq ou six plans de drames ou de tragédies. )^ A propos de tableaux dramatiques , Diderot pense au grand peintre Tacite, et il récite à Garât des fragments des Amiales, des Histoires ; de là il passe à Térence , dont il lui joue une scène entière; à Horace, dont il lui chante presque plusieurs chansons. « Beaucoup de monde entra alors dans son « appartement , et le bruit des chaises le fit sortir de son « enthousiasme et de son monologue ; il me distingue au « milieu de la compagnie et vient à moi comme à quel- « qu'un que l'on retrouve après l'avoir vu autrefois avec « plaisir : il a connu qu'il y avait beaucoup à gagner dans « ma conversation. En me quittant, il me donne deux baice sers sur le front, et arrache ses mains de la mienne avec « une douleur véritable. »
Ce n'était pas tout que de connaître les philosophes , il fallait se faire connaître soi-même. Le dix-huitième siècle possédait un genre de littérature qui donnait plus rapidement qu'aujourd'hui la gloire et la célébrité; nous voulons
NOTICE SUR f.A VIE DE (;AP,AT. v
parler du discours académique. 11 suffisait duu éloge couronné par FAcadémie française pour entrer de plein pied dans la famille littéraire , et souvent même pour avoir le droit d'aspirer à pénétrer dansTillustre corps. Les connaissances variées de Garât, son style naturellement gascon, dit un de ses ennemis, ses idées philosophiques, propres alors à plaire à l'Académie française , le devaient naturellement pousser à tenter ce genre , quelque peu factice , mais qui permet la digression et le développement oratoire. Toutefois , il ne présenta pas au concours son premier essai , rÉloge de VHôpilal; il se contenta de le faire imprimer. Cet éloge n'est pas écrit dans le style académique ; les idées sont abordées avec netteté et fermeté, sans emphase ni déclamation; le fond en est philosophique. La politique y est abordée directement, la nécessité d'une législation basée sur la raison pure y est assez hardiment démontrée, a Le « temps presse , et l'on peut dire que, s'il s'écoule encore u un siècle sans avoir produit un renouvellement des cho- « ses, tout est perdu sans ressource; alors de nouveaux « Prométhées auraient beau descendre des cieux avec des (c flambeaux allumés à la lumière éternelle, ils ne trouve- « ront plus parmi nous ni statue ni bloc de marbre. »
VÉloge de Suger, couronné Tannée suivante (1779) par l'Académie française , est écrit dans le même esprit , mais avec les précautions oratoires que commandait le caractère semi-officiel de l'illustre corps eux suffrages duquel Garât le présentait. Un abbé de Saint-Denis , ministre du moyen âge, et le moyen âge lui-même, jugés par un philosophe du dix-huitième siècle, il y a là de quoi piquer noire curiosité. L'optimisme qu'on reprochera plus tard à Garât , qui , appliqué à Ihistoire, dispose à l'impartialité , le rendait propre à se détacher des préjugés et des haines souvent trop vives de son époque envers le moyen âge. Quoique le la-