‹ Mémoires de GaratChapitre 117 sur 213 · CHAPITRE DIXIÈME · texte numérisé non relu

CHAPITRE DIXIÈME

Peut-être y a-t-il des circonstances terribles où la bonne cause, la cause même du genre humain^ se trouve dans l'alternative ou de rester exposée , ou de se sauver par de pareils stratagèmes ; peut-être y a-t-il quelque vérité dans ce que me disait un jour un de nos plus célèbres révolutionnaires : Vous ave% un grand vice en révolution, c'est de ne vouloir pas vous prêter à une scélératesse quand le bien public V exige. Il riait, parce qu'il ne croyait dire qu'un mot plaisant; et moi, je m'abîmai dans des réflexions désolantes , parce que je sentis que le mot était profond. Mais enfin ce vice qu'il me reprochait a toujours été en moi incorrigible. Toujours j'ai pensé que les moyens et les instruments doivent être de la même nature que le but, et que le mal qui peut faire un instant le bien le détruit bientôt ou le corrompt au moins pour des siècles. C'est de cette source que se sont versées et dans nos événements et dans nos lois, et déjà dans nos habitudes, tant de causes de désordres , d'erreurs et de malheurs dont la liberté de la France aura tant de peine à se dégager, et qui défigureront longtemps encore, aux yeux des nations , cette image sainte de la Liberté

qui devrait être adorée de tous les mortels à l'instant où on lève les voiles qui la couvrent. Si donc j'avais reçu de semblables confidences, j'aurais dit : Cherchez, un autre ministre; je puis convenir à votre but, je ne puis pas convenir à vos moyens. Hélas ! je frémis de le dire , je frémis de le penser ; mais il est possible qu'un ministre qui aurait eu en ce moment moins de respect pour la vérité aurait détourné par le mensonge ce débordement de crimes et de sang qui a tout ravagé pendant une année entière. La vérité et la vertu peuvent seules faire constamment le bonheur du genre humain, mais elles stipulent pour ce qui doit être éternel comme elles ; et l'exécution des lois qu'elles imposent peut déchaîner un instant les passions et les forfaits, comme l'exécution des lois de la nature, qui tendent au maintien de l'harmonie universelle, déchaîne quelquefois les ouragans qui engloutissent les vaisseaux et ensevelissent les cultivateurs sous les débris de leurs cabanes. 11 se peut donc que j'aie eu le tort de ne pas altérer la vérité en faveur des passions qui auraient été les moins malfaisantes; mais le grand tort sera toujours à ceux qui s'étaient arrangés de manière que, pour écar-

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