CHAPITRE ONZIÈME
propres à combler les abîmes dont la nation et sa représentation étaient entourées.
Une de ces vues parut un instant relever les âmes honnêtes et leurs espérances.
Quelque épais que fussent encore pour moi les nuages qui cachaient les causes particulières de ces mouvements, il y en avait une générale à laquelle j'attribuais toutes les autres, sans laquelle j'étais sûr qu'aucune autre n'oserait agir avec tant d'audace : c'était la division de la Convention nationale en deux côtés, et les haines allumées entre les membres les plus influents des deux côtés. Je me rappelais que dans Athènes des haines semblables, nourries entre deux citoyens puissans, Aristide et Thémistocle, mettaient à chaque instant la république à deux doigts de sa perte ; que lors même que Thémistocle ouvrait un bon avis , Aristide, qui le jugeait bon, le combattait pourtant et le faisait rejeter parce qu'il était de Thémistocle ; je me rappelais que cet homme vertueux , qui ne pouvait pas faire le mal sans l'avouer, s'écria un jour, pressé par sa conscience : 0 Athéniens y vous ne pourrez être tranquilles et heureux que lorsque vous aurez jeté Thémistocle et moi dans le barathre (fosse pro-
fonde où Ton jetait les condamnés). Ce cri de la conscience d'un homme de bien, qui 5'accusait avec tant de magnanimité, arrivé jusqu'à moi à travers des siècles , m'avait t'ait naître ridée d'une résolution magnanime pour quelques représentans du peuple français. Je proposai que des deux côtés de la Convention , ceux dont les haines mutuelles étaient les plus connues , ceux dont les querelles personnelles avaient divisé la représentation d'un seul peuple en deux parties, s'offrissent d'eux-mêmes à sortir de la Convention , pour la laisser poursuivre ses travaux qu'ils interrompaient , à se mettre en otages de la paix publique, à attendre dans ce magnifique ostracisme le règne des lois et les jugements de la nation , qui n'aurait plus à prononcer que des bénédictions sur les uns et sur les autres. Plusieurs membres du comité de salut public, Delmas, Cambon, Barrère, parurent émus de cette idée que je leur présentais avec émotion. Danton se leva, les larmes aux yeux, et s'écria: Je vais la proposer à la Convention, et je m'offre le premier à aller en otage à Bordeaux. J'écrivis à l'instant quelques pages pour réveiller avec cette proposition les affections élevées et généreuses qui