CHAPITRE DOUZIÈME
ment: j'aime à croire que ce fut par le tableau que je lui traçai des maux que je prévoyais pour la France.
Je commençais à m'assurer , par la vérification de quelques faits , par la réduction à leur mesure de quelques autres , que mes soupçons sur Danton et sur Lacroix, s'ils étaient trèsfondés , étaient aussi très-exagérés.
Mais si on n'avait pas à craindre tous les crimes de la trahison , les événements, à mesure qu'ils se développaient , faisaient redouter toutes les horreurs de la guerre civile. Quelques départements s'armaient, s'ébranlaient; et, suivant la nature des intérêts et des passions , on craignait ou on espérait des mouvements dans tous. Des députés mis en état d'arrestation le 2 juin , les uns s'étaient enfuis et étaient allés chercher des vengeurs ; les autres étaient restés sous la main de leurs ennemis avec autant de soumission que s'ils s'étaient crus sous la main de la loi. Tel était l'état des choses ; et voici quelles étaient , dans cet état des choses , mes pensées , mes résolutions et mes démarches.
Si, par un mouvement unanime ou d'une très-grande majorité , les départements de la
république française avaient pu se lever , marcher vers Paris , demander avec la voix sainte et majestueuse du vrai peuple la liberté des représentants arrêtés, leur réintégration dans le sanctuaire des lois, le silence de toutes les passions , et le châtiment de ceux qu'elles avaient entraînés à des attentats , cette grande démarche nationale aurait sans doute ajouté à la gloire de la nation française dans l'Europe ; elle eût donné l'autorité et la clarté d'un fait positif et immortel à des principes de l'art social trop vastes ou trop profonds pour être universellement saisis tant qu'ils restent sans application dans la théorie ; elle aurait sauvé la France , elle aurait sauvé Paris , qui a autant souffert que le reste de la république , et qui a eu de plus le malheur d'avoir été le centre d'où sont partis tous les crimes.
Je ne doute pas que cette grande idée n'ait été celle qui ait fait naître , après le 31 mai, le projet de faire mouvoir tous les départements ; mais sa grandeur, qui a séduit ceux qui l'ont conçue, est aussi ce qui la rendait un peu chimérique : il était trop impossible que tant de départements fussent à la fois mus et dirigés par un même esprit , surtout lorsque cet esprit