CHAPITRE SEIZIÈME
Tel était l'homme pour qui ses amis avaient une espèce de culte, et pour qui ses ennemis auraient dû avoir tous les ménagements , puisqu'ils étaient nécessaires à la république.
Mais ses ennemis, pour qui il était l'homme le plus redoutable, ont toujours cru qu'il était pour la république l'homme le plus dangereux. Toutes les fautes de son parti lui étaient attribuées, parce qu'il ne les avait pas empêchées; on lui créait une puissance énorme pour le diffamer et le perdre. Marat n'était qu'un furieux, Robespierre qu'un dictateur oratoire , et parce que Danton était seul capable de réaliser un grand projet d'ambition, on le voyait toujours occupé de ce projet.
Danton se voyait trop menacé par la peur qu'il faisait pour ne pas s'occuper de sa défense.
Dans le temps même que le côté droit avait la majorité, il demandait à hauts cris un gouvernement, frémissant presque également et du mal que ses ennemis pouvaient faire à lui et à son parti , et du mal que son parti et lui pouvaient faire à ses ennemis. Pourvu que sa sûreté et celle de ses amis fussent garanties , il lui paraissait égal que toutes les passions fus-
sent étouffées sous la force publique, ou qu'elles fussent sacrifiées par la prudence des chefs de parti.
Il se crut, il se vit et il fut toujours menacé; et pour se sauver, lui et les siens, il franchit toutes les barrières, tous les Rubicons de la morale sociale. Il chercha son asile et ses défenseurs dans des mesures détestables, parce que c'étaient les seules, par la nature des choses, que lui présentait son parti. Chef de l'insurrection de la démocratie, il en provoqua tous les excès, il en alluma les passions effrénées et le délire. Par lui furent demandés le tribunal révolutionnaire, l'armée révolutionnaire, les comités révolutionnaires, les quarante sols payés aux sectionnaires ; il frappa de tous les côtés avec son trident, et toutes les tempêtes furent soulevées. Un instant il parut au comité de salut public : le 31 mai et le 2 juin éclatèrent ; il a été l'auteur de ces deux journées; plusieurs les voulaient, seul il a pu les faire, tous ont pu les souffrir.
A peine il vit ses ennemis écartés, il se dépouilla de la puissance et s'occupa des moyens de sauver ceux qui, malheureusement, étaient déjà perdus : ils étaient livrés à Robespierre