CHAPITRE DIX-SEPTIÈME
catastrophe à laquelle je ne pouvais tenter d'arracher Lebrun que pour en être frappé avec lui. J'en étais convaincu comme eux, et un instant, je le confesse, la nature, qui se rejette en arrière devant tout péril que le courage et la vertu ne peuvent pas combattre, délibéra en moi pour décider si je resterais pour déposer devant les tigres, ou si je fuirais cette caverne où je croyais voir fumer le sang de tant de victimes. Ma détermination fut de rester. Je restai le matin jusqu'à ce que l'audience fût levée; je restai le soir jusqu'à ce que les jurés, avant d'avoir entendu un seul des témoins appelés par Lebrun, eussent déclaré que leur conscience était suffisamment éclairée.
J'étais sûr, en restant, de tout faire contre moi et de ne rien faire pour Lebrun; mais quand les hommes ne peuvent rien pour se sauver, le devoir de verser un seul sentiment de consolation et de douceur dans la mort devient aussi sacré que celui de défendre mutuellement leur vie; et ce furent là le sentiment et le principe de morale qui me retinrent comme cloué dans l'antre de Polyphéme, en attendant que mon tour vînt d'être dévoré.
Pour désirer de conserver la vie au milieu
de tant d'horreurs , il m'était nécessaire de penser que ma conservation ne serait pas inutile à cette nation traitée par quelques-uns de ses représentants comme elle ne l'avait jamais été par ses despotes; et cette pensée, je la trouvais dans le projet dont j'étais sans cesse occupé de laisser sur ma tombe une histoire de ce que j'avais vu dans la Révolution. Pour ne pas étouffer au milieu des scènes sanglantes qui se passaient sous mes yeux, il me fallait encore essayer au moins d'arracher aux bourreaux quelqu'une des victimes qui tombaient tous les jours sous leurs coups, et je n'ai pas à me reprocher d'avoir laissé échapper une seule occasion de jeter le cri plaintif de l'humanité au milieu de tant de barbares.
Une fois, au moins, j'ai dû au hasard, à la rencontre la plus fortuite, le bonheur de sauver la vie à un Anglais qu'on allait mener à l'échafaud comme espion de Pitt, et qui avait été obligé de fuir l'Angleterre pour avoir professé quelques-uns de ces principes d'une générosité universelle qu'on punit partout comme des crimes, lorsqu'on ne les dédaigne pas comme des rêves. Hélas ! cet excellent homme, dont je suis obligé de taire le nom, ignore qu'il me