‹ Mémoires de GaratChapitre 185 sur 213 · CHAPITRE DIX-SEPTIÈME · texte numérisé non relu

CHAPITRE DIX-SEPTIÈME

doit la vie, et il ignore encore qu'une lettre qu'il m'a écrite de Bàle a servi à des imposteurs pour m'accuser d'entretenir des correspondances avec les ennemis de ma république. C'est quand toutes les passions sont déchaînées que tous les événements deviennent comme fortuits, et que la fortune et le hasard semblent devenir, pour le bien et pour le mal, les divinités aveugles qui dirigent les destinées humaines.

Telle a été ma conduite; je l'ai exposée : les vérités évidentes n'ont pas besoin d'un autre genre de démonstration.

Quant à ceux de mes ennemis qui voudraient me juger sur leurs haines, et non pas sur mes torts, plus je leur ferais sentir que je n'ai pas de torts, plus ils sentiraient qu'ils ont des haines : ce n'est pas pour eux que j'ai dû écrire.

Tandis que les uns cherchaient à m'effrayer par leur colère, d'autres ont eu l'air de me rassurer en me menaçant de leur indulgence. En rappelant les accusations qui m'ont été faites, ils ont parlé de quelques talents qu'ils croient apercevoir en moi, et qu'il faut, ont-ils dit, conserver à la chose publique.

Quel langage de tous les côtés dans des républicains !

Aurions-nous donc changé de régime pour mettre à la place de la justice des grâces ou des vengeances? Ignore-t-on que, s'il y a des hommes sur lesquels on peut prendre beaucoup de vengeances injustes, il en est à qui on ne peut faire aucune grâce? Ignore-t-on qu'une république est perdue lorsqu'elle reçoit les services des talents qui l'ont trahie, lorsqu'elle pardonne à ce qui la corrompt en faveur de ce qui lui est utile? Qu'un despote dont on a consolidé la puissance, lorsqu'on a amusé ses esclaves, laisse vivre après ses crimes un joueur de flûte ou de harpe, je le conçois: là tout est fait pour les jeux et pour les crimes, et les actes mêmes de la justice ne sont guère que des crimes et des jeux. Mais moi, je ne puis avoir aucune espèce de talent propre à une république, ou j'ai celui de démêler quelquefois dans les opinions humaines ce qui est erreur et ce qui est vérité, de peindre quelquefois la vertu avec ces charmes qui lui sont propres et qui effacent ceux des passions. Si donc celui qui possède ce genre de talent en voyant plus distinctemjnt qu'un autre la vérité l'a étouffée

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